Pourquoi le « slow management » ?

Loïck Roche est psychologue et directeur adjoint de Grenoble Ecole de Management. Pour lui, le management tel qu’il a été enseigné dans les business schools du monde entier et pratiqué par les entreprises, est défaillant. Le management n’est pas qu’un peu défaillant ! Il sufit de regarder l’ampleur de ses dégâts : suicides, personnel stressé, troubles physiques ou psychiques. Le manager stressé a peur pour lui-même et devient humiliant vis-à-vis de ses subalternes. Ce management, parfois qualifié de « fast », engendre une autre victime : l’entreprise elle-même ! Avec ses effets dévastateurs sur l’image de marque (dont la « marque employeur ») et une moindre performance économique liée à la baisse de la motivation des effectifs.

Il y a très longtemps, du temps du Fordisme, les intérêts du capitaine d’industrie pouvaient converger avec celles des contremaîtres et des ouvriers. A cette époque, en partie révolue, les employés comme les employeurs pouvaient avoir confiance en l’avenir et croire en un développement gagnant-gagnant. Les Trente Glorieuses représentent un peu l’apogée de cet âge d’or. Puis vint le capitalisme financier. Combiné à l’accélération technologique et à la mondialisation, il a eu l’effet d’une bombe qui a fait exploser le modèle précédent. Au point que ce sont d’un côté les actionnaires et les consommateurs qui gagnent quand les managers et leurs collaborateurs sont devenus, petit à petit, une variable d’ajustement.

Loïck Roche aime nous rappeler le caractère visionnaire d’Albert Camus et son Mythe de Sisyphe. Sur la condition absurde d’un Sisyphe qui poussait son rocher jusqu’au sommet de la montagne, avant que ce rocher ne dévale l’autre versant… L’une des questions du Mythe de Sisyphe est de savoir si on peut imaginer, malgré tout, Sisyphe heureux. Albert Camus, dès 1942, avait pressenti que l’homme moderne allait au-devant de bien des difficultés à être heureux. Car être un homme c’est aimer et créer. Créer, c’est-à-dire « faire avec passion ». Or le management a beaucoup cassé la confiance entre employeurs et employés, et bridé la créativité. De même lors du passage de la production artisanale à la production industrielle, aliénant peu à peu le travailleur, détenteur de compétences techniques et l’exposant à la concurrence mondiale ! A force de reengineering, de lean management, de délocalisations ou d’externalisations, les changements stratégiques quasi-permanents ont fini par déboussoler. De plus, on a assisté à une perte de reconnaissance en entreprise et une perte de confiance dans le changement. Alors bien sûr, dans un océan de morosité économique, émergent quelques pépites. Des entreprises d’un genre nouveau, à l’image d’un Blablacar, qui ne connaissent pas la crise et qui sont porteuses de valeurs (partage, convivialité, etc.)

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Au fond, ce que déplore le plus Loïck Roche, c’est la précipitation des managers, dans leur prise de décisions. Et leur manque de pédagogie auprès de leurs collaborateurs. C’est pourquoi il prône un « slow management » qui passerait par une meilleure préparation, un temps supplémentaire qui ne serait pas une perte de temps, puisqu’au final elle permettrait une meilleure adhésion aux choix des managers, et donc une plus grande efficacité. Au fond, le taylorisme avait fini par faire passer l’homme pour une simple machine, faisant l’abstraction de l’environnement de travail et du bien-être. Ce qui a pu tenter bien des entreprises, incapables de correctement manager leurs troupes, de liquider les ressources humaines au profit d’une automatisation, une robotisation, voire le recours à de l’intelligence artificielle. A l’instar du sous-traitant Flextronics, dont le PDG a laissé entendre qu’il troquerait bien ses centaines de milliers de cols bleus contre des machines. Quant la fiction rejoint la réalité… A une époque où l’on évoque de plus en plus une invasion de robots dans notre quotidien, il est peut-être temps de prendre le temps, à la façon d’un « slow manager », de bien peser le pour et le contre, loin des simples effets de mode. Et si le slow management s’invitait aussi dans la sphère politique, histoire d’un peu lui redorer le blason ?

Laurent

Loick Roche, Dominique Steiler, John Sadowsky, Le Slow Management, Eloge du Bien-Etre au travail

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2 réflexions sur “Pourquoi le « slow management » ?

  1. Intéressante logique que ce « slow management » : prendre le temps, laisser le temps au temps …. malheureusement nous vivons dans une époque où chacun, sans bien réfléchir, veut donner son opinion, et sournoisement ce sont des influences aux décisions, d’autant que bien souvent il n’y a aucune ligne stratégique bien définie ………….. on se laisse porter par le vent des opinions, des sondages, etc…. autant de vecteurs qui renforcent le sentiment de flottement, d’incertitude, d’insécurité ….. d’où le stress néfaste à toute organisation d’un travail dans une ambiance solidaire, conviviale, à mon sens indispensables à la création d’une dynamique commune d’une Entreprise ……… Bien à vous – Renée

    • Vraiment intéressant et au fond bien sage. On veut aller très vite mais on passe son temps à réparer les dégâts et les erreurs dues à la précipitation et à la vitesse. Les entreprises doivent changer car le stress qu’elles génèrent, génère aussi un manque à gagner et les marges ayant fondu, il n’est plus possible de raisonner ainsi. C’est le modèle entier qui est à revoir.
      Et la convivialité, chère Renée, je suis bien d’accord avec vous. On l’a perdue, il faut la retrouver. Elle était tout sauf inutile… 🙂

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