L’expatriation aux 1000 visages

L’expatriation est une vieille tradition française, aussi vieille que le commerce et l’ouverture de notre pays au reste du monde ! Aujourd’hui, l’expatriation concernerait plus de deux millions de français de l’étranger au sens large. Notre cher fisc, qui n’oublie pas plus les ressortissants que les fidèles de la Métropole, les qualifie poétiquement de « non-résidents ». Mais l’expatriation divise les Français.

Faut-il partir de France, l’herbe est-elle plus verte ailleurs ? Quitter la France, est-ce la trahir ? Ou contribuer originalement, si on était sans emploi, à l’inversion de la fameuse courbe du chômage ? Et à un enrichissement croisé entre la France et le reste du monde ? L’expatriation divise d’abord physiquement et affectivement, au moment où un individu ou une famille quittent le sol français, laissant derrière eux des proches.

Expatriation inscrits par zone géo

L’expatriation, c’est, malgré Skype et les vols low cost, un saut dans l’inconnu. Un saut plus ou moins grand selon les termes du contrats, les garanties professionnelles concernant le retour, un jour ou l’autre, en France. Un saut plus ou moins grand selon le contexte géographique et culturel. Forcément, une expatriation à Londres et une expatriation à Sofia ou à Kuala-Lumpur n’ont pas exactement la même saveur, le même exotisme. A fortiori, comment vivrait-on un atterrissage professionnel en pleine Russie profonde ou en Patagonie ?

Et puis il y a le contexte personnel du départ :
– Si l’on part seul, les affres du départ seront ressentis sans partage, si ce n’est auprès de la famille et des amis que l’on quitte dans le hall de l’aéroport. Mais qui sait pour l’expatrié(e) solitaire, l’âme soeur attend peut-être le (la) frenchie, quelque part au bout du monde ?
– A deux, l’expatriation aura un tout autre visage. Bien souvent l’on est jeune, sans le poids des responsabilités familiales. Ou bien l’on est moins jeune, mais avec ce regain de liberté lorsqu’on sait que nos enfants ont grandi et vivent maintenant leur propre vie… en France ou à l’étranger aussi !

– Enfin il y a l’expatriation en famille. Sacrée famille française ! Cocorico… Dans une école internationale, nid (douillet) pour rejetons d’expats du Sud de la Pologne, que de familles, de cultures et de langues. Les expats français sont relativement nombreux. La France est bien représentée : c’est la deuxième nationalité de l’école, la première nationalité européenne, la deuxième globalement après la Corée. Et la plupart des familles (hasard ou coïncidence liée à « l’aventure expat ») sont des familles nombreuses (3 enfants ou plus). On voit bien, en comparaison, que la norme est entre un et deux enfants par famille chez nos voisins européens, chez les Coréens ou les Japonais.

Classe BISCBISC Wroclaw

L’expatriation est aussi un phénomène curieux au plan psychologique et sociologique. Psychologiquement, vu du côté des femmes d’expats (souvent jalousées ou incomprises par leurs copines restées en France…) tous les profils coexistent. D’abord voici la maman paumée. Elle vient juste d’arriver avec ses enfants, tandis que monsieur a posé ses valises en « phase avancée », quelques semaines ou mois avant le reste de la troupe. Monsieur (dans 80% des cas c’est lui qui a le contrat d’expat) est très occupé, happé par son affection, son « international assignment », et madame doit se débrouiller, sans l’aide des copines d’avant ni des grands-parents… Ensuite voilà la maman stressée, en pertes de repères ou déjà inquiète par la « chute de ses enfants en Français ». Parfois elle anticipe un retour chaotique et une réintégration difficile dans le cadre rigide de l’éducation nationale. Il y a aussi la maman hyperactive, qui ne veut pas manquer un seul événement organisé par l’école internationale ou par le club international local, qui veut elle-même lancer des projets, les piloter, pour elle, sa famille et sa communauté internationale. Elle a été, est et restera probablement hyperactive, au seul risque de se demander un jour pourquoi c’est passé si vite sans qu’elle ait su lâcher prise durant cette parenthèse privilégiée à l’étranger. Et puis on remarquera aussi la maman « ancienne combattante » de l’expatriation, à ne pas confondre avec l’expatriée retraitée. Elle est visible comme les autres mamans, mais elle en a connu d’autres, des pays, des écoles internationales… et des déménagements au long cours ! C’est la maman zen, expat multirécidiviste…

A cette diversité psychologique s’ajoutent des comportements de groupes, qui concernent l’unité de base qu’est la famille d’expatriés. A l’étranger plus qu’en France, le groupe familial prend tout son sens. La famille s’autogère et doit s’accepter telle qu’elle est. L’âge et le nombre d’enfants influencent les habitudes et la mobilité des expatriés. Mais au final, c’est souvent l’impulsion des parents, leur ouverture culturelle et linguistique, leur curiosité et leur enthousiasme qui vont jouer un rôle crucial durant l’expatriation. On pourrait croire que le confort, la sécurité, le niveau d’équipement du pays déterminent la mobilité des expats. Il est certain que plus le risque pays est élevé, plus les expatriés ont tendance à redoubler de prudence, à réfléchir à deux fois avant de partir explorer le pays ou les pays voisins, pour un week-end ou pour des vacances. Certes, la mobilité d’une famille expatriée en Europe semble plus évidente, moins risquée que dans bien des contrées africaines ou moyen-orientales. Mais en réalité, chaque famille d’expatriés gère ses sorties comme bon lui semble, avant tout en fonction d’elle même ! Loin du cadre franco-français et des contraintes familiales ou du poids des habitudes du passé, l’expatriation est souvent un révélateur. Le révélateur, au contact d’autres cultures, de nos vraies valeurs, de notre identité profonde.

Aux expatriés grégaires, voire panurgéens, s’opposent les expatriés façon Tintin et ceux qui préfèrent tourner le dos à la communauté française locale. Il y a même ceux qui pratiquent l’art du camouflage, comme ces quelques familles d’expatriés fondus dans la masse, qui vivent au plus près des habitudes locales. Leurs enfants parlent parfaitement la langue locale. Sans pour autant snober totalement ni la langue de Molière, ni celle de Shakespeare…

C’est pour cela que l’expatriation, loin d’une trahison, d’une « folie passagère » ou d’un acte inconscient, est l’un des plus beaux cadeaux qu’on puisse se faire, faire à son conjoint et à ses enfants. Peu importe sa durée : un, deux ou dix ans ! Un cadeau pour la vie, qui n’a pas de prix ! Qu’il serait excessif et injuste de ne réduire sa valeur qu’au sens purement matériel. L’image d’épinal de l’expat néo-colonialiste et sa cohorte d’employés de maison a la vie dure. Mais l’expatriation, au sens large et quelles que soient ses modalités, reste une expérience unique. Un moyen de découvrir le monde dans sa réalité, de se découvrir aussi dans sa réalité personnelle. Et comme il n’y a pas d’expatriation sans voyages, rappelons que « voyager, c’est aller de soi à soi en passant par les autres« ! (Proverbe Touareg)

Laurent

Lire aussi : Third Culture Kids: Growing Up Among Worlds, de David C. Pollock et Ruth E. Van Reken

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3 réflexions sur “L’expatriation aux 1000 visages

  1. Bravo pour cette inspiration qui ne tarit pas !!! C’est drôle de voir ton analyse sur le comportement des femmes dans le cadre d ‘une expat, excellent !!! Mais qu’en est-il des hommes d’expat ??? Bonne fin de semaine.

  2. Les hommes d’expat, maris d’expat sont une espèce rare (en voie de développement ?) Certains prennent leur rôle très au sérieux, d’autres se disent juste « carpe diem », conscients que ce n’est qu’une parenthèse, mais une parenthèse à optimiser 😉 Il paraît même que certains papa ont été vus en plein playground, à jouer au foot avec l’équipe d’Europe contre l’équipe Reste du monde… Au fond, peut-être autant de comportements ou attitudes différents chez les messieurs que chez les femmes. La plupart des hommes d’expat m’ont paru assez peu stressés… moins que les femmes ? Enfin, l’effet de groupe joue forcément moins chez eux que chez elles, qui se rassemblent pour tchatcher parfois des heures durant…

  3. très interessant … je me reconnais sans me reconnaitre car là où je vis, il n’y a pas d’école internationale et que je n’ai pas de perspectives de rentrer .. la description de la cellule familiale est très vraie. Quant aux amitiés franco française : même si on est complètement fondus dans la population, nos enfants étant scolarisés localement, on est bien content de lier des amitiés avec d’autres français.. ça aide..

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