Fallait pas leur filer les clés !

L’affaire est entendue depuis il y a très longtemps. Probablement depuis que la démocratie existe. Depuis que la hiérarchie, le pouvoir héréditaire puis délégué à de nouveaux sachants et puissants, est entré dans nos habitudes, presque notre ADN. Qu’on se rappelle combien ont été raillées et discréditées les expériences grandeur nature d’autogestion, de gestion coopérative, de décentralisation ou encore de vie communautaire. Laisser d’autres faire le dur boulot de gouverner ! Ce seul ordre des choses nous semble historiquement in-dis-pen-sa-ble ! Affaire classée.

Ainsi les clés du château, ou du palais – les clés du coffre aussi – ont été confiées à ces gens qui nous jouent périodiquement un remake du Corbeau et du Renard. Allons ! Rappelez-vous de la célèbre tirade :

Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

Le pire c’est que ce remake nous est rejoué de plus en plus souvent. Remember le septennat ici réduit à un quinquennat. Remember les débats parlementaires aussi stériles qu’ubuesques, quand tout ou presque est géré « en central ». A se demander quand est-ce que les comédiens vont vraiment « faire le job » plutôt que de la jouer Renard !!

A-t-on intégré la morale de la fable ? Vite dit ! Terrible rhétorique. L’art oratoire jadis enseigné comme un privilège, un héritage de l’Ancien régime, nous poursuit ! « Vous n’avez pas les bases » chante Orelsan. « Vous ne maîtrisez pas les codes » répètent les d’autres provocateurs à la solde du status quo. Ou comment disqualifier les masses et plomber leur confiance de classe. « Laissez-faire les pros »… On connaît le refrain.

Il faut dire qu’avec les moyens modernes et les découvertes en psychologie et autres sciences humaines, les flatteurs ont peaufiné leurs méthodes. Ils ont gonflé leur rhétorique d’amphétamines. Ils ont réussi à industrialisé l’art de l’emballage médiatique, suivant les préceptes des Spin doctors assermentés (ou doreurs d’images). Comme il faut être deux pour danser le tango (it takes two to tango, right?) il faut bien un gagnant et un perdant. Un petit jeu de pouvoir comme nous le rappelle la fable de La Fontaine.

Avec le « reset » néolibéral de la fin des années 1970, la Stratégie du choc est entrée par la grande porte. Ou comment traiter l’opinion publique à coups d’électrochocs. Un petit jeu à coups de sidération à effets traumatiques garantis. Ah la belle mécanique qui équipe tout pouvoir qui souhaite bien le conserver ! Du Chili aux USA, de la France au Japon, un seule mot d’ordre : tous à l’abri ! Dit autrement : entre la sécurité et le confort, l’homme préfère encore le premier. Ah les pleutres !

Quand l’orage fut venu, tout le monde se mit à fixer du regard les éclairs. A trembler à chaque coup de tonnerre. Ce fut le cas lors du 11 septembre 2001 (bientôt vingt ans déjà, mais comment oublier la sidération mondiale ?) Ce fut encore le cas lors des terribles attentats qui ont secoué la France. C’est le cas aussi depuis fin février 2020. Il n’y a rien de spécial, rien à dénoncer, rien d’immoral. Il est normal de réagir à des stimuli, à des informations terrifiantes du moins dans leur présentation, leur matraquage.

Mais à moins de prendre les gens pour ce qu’ils ne sont pas (ou pas tous), la société s’adapte et apprend au contact du duo le plus proche du pouvoir : le journaliste autorisé d’une part, et le candidat à l’élection d’autre part. Les directeurs d’instituts de sondages ne cessent, entre deux comptes-rendus de leur « nouvelle enquête », de répéter à quel point la défiance des français envers leurs élites est grande. Combien la cote des présidents successifs est berne. A croire qu’on s’habitue vraiment à la médiocrité, à inconsistance et à l’esbroufe. A croire qu’on prend goût à l’indignité masquée par les jolies formules du marketing.

Alors fallait-il leur laisser les clés ? On pourrait s’autoflageller en mode un peu masochiste. On soutiendrait alors la cause qu’on n’apprend rien, qu’on oublie tout, qu’on regarde les infos comme un dévore un Mc Do. Qu’on glisse un bulletin de vote comme dans la boîte à idées d’une boîte qui, de toute façons, ferme dans 3 mois à peine !

Mais ne faut-il pas s’accorder un peu de bienveillance ? Ou une seconde chance, comme si tout restait à reconstruire ? Dans ce petit jeu de pouvoir, cette réinvention permanente de ladite démocratie (le peuple par le peuple, pour le peuple, dans l’intérêt général, blablabla), rien n’est définitif.

La postvérité et les scenarii à la 1984 ne sont pas forcément le seul horizon. Ceci malgré notre vision tunnel et l’impression que le sol s’est dérobé sous nos pieds. Le dialogue de sourd ne durera peut-être qu’un temps. Sans voir le mal de partout (ce qui est le propre de la paranoïa), la colère finira probablement par remporter des victoires sur le plan non seulement des idées, mais aussi des agissements. Le jour où certains se diront que de toute façon le « monde d’avant » nous conduisait de toute façon dans une impasse (tant économique que moralement ou écologiquement parlant), ce jour-là ce sont des options qu’il faudra proposer en lieu et place du « reset » dont rêvent les esprits les plus totalitaires, les plus fous, les plus irresponsables aussi.

Comme le capitalisme doit en permanence se régénérer, la démocratie est un laboratoire à ciel ouvert. Notre culture jacobine et notre attachement aux principes de précaution et autres lourdeurs bureaucratiques nous ont souvent placés dans un état de soumission. Résistance au changement, attentisme, assistanat et soumission à tous les étages. Soumission du pouvoir central au pouvoir local. Soumission des moins diplômés envers les plus diplômés, etc. Soumission à un langage souvent vide de sens ou à une novlangue foudroyante, à des formules écrasantes autant que vides de sens.

A quand des centres de rééducation ? A moins que cela n’existe déjà, à l’image des écoles alternatives ou d’une université populaire à Caen, chez Michel Onfray ?

Mais la confiance en soi, ça s’apprend aussi en autonomie. On peut apprendre à s’écouter et s’ouvrir à de nouvelles rencontres inspirantes. Et vivre ainsi du mieux possible chaque instant. N’en déplaise aux vaincus et aux névrosés qui gobent l’hypothèse que nous sommes tous devenus « complotistes ». N’en déplaise aux bénis oui-oui et autres lèches-bottes de la police de la pensée. Tant qu’il y a de la vie et tant que l’échange sera possible, il y aura de l’espoir. Alors comme on le dit souvent à nos enfants : « encore un effort ! »

Laurent

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