Le tabou du siècle

Le tabou c’est quand la société nous dit : « ne fais pas ceci, ne touche pas à cela ! » Sexe, argent, politique, religion, sont autant de tabous, de sujets qui dérangent. Pour nous autres latins du Nord à l’esprit tourmenté, chaque tabou représente une sorte de boîte de Pandore sociale.

En 2014, malgré le brassage des idées, malgré la communication de masse et les « talk-shows », les tabous conservent de beaux restes. Depuis la nuit des temps la liberté de l’homme a été limitée autant par des forces extérieures (autres hommes plus forts que lui, forces naturelles contraignantes) que par des forces intérieures, des craintes ou des scrupules, qui ont freiné son action. En France comme ailleurs, le progrès technologique et la volonté collective, dans un élan libérateur, ont rendu possible une incroyable réduction du temps de travail et une augmentation du temps libre, telle que nos aînés n’en ont pas connu !

Face aux changements économiques et à l’évolution de la société, certains dirigeants politiques se sont hasardés à vouloir légiférer au sujet du temps de travail. Comme si les règles et contraintes déjà en place ne suffisaient pas ! Mais voilà : la France, dans son unité, a subi un énorme revers. Un traumatisme collectif ! Devenu d’abord sujet de blagues (« il/elle n’est pas là, il/elle est en RTT ») avant de virer au sujet tabou, tel un vieux secret de famille !

L’épisode des 35 heures et autres ARTT a pétrifié les esprits les plus libéraux, justement assoiffés de liberté et d’indépendance vis-à-vis du pouvoir central. Mais hélas la croissance forte et régulière des 30 glorieuses ayant disparu, il devenait impossible de faire grossir le gateau. Ou alors à la marge, via des contrats aidés. Les entreprises rationnaient, rationnaient encore, passant au mode « lean », délocalisant. Le offshoring et l’outsourcing allaient être la nouvelle norme de la mondialisation de l’économie et donc de l’emploi. Car même si l’économie française n’est pas totalement liée à la mondialisation, les activités traditionnelles locales (agriculture et artisanat) semblaient juste appartenir au passé.

Temps

Les adeptes du partage du travail ont eu leur moment de grâce, mais ils ont fauté par excès d’optimisme. Pendant que Suédois, Américains et Allemands pratiquaient une réduction négociée, nous Français décrétions l’ARTT. Mais la loi est brutale, elle nous tombe dessus tel le marteau-pilon. Et nous autres latins, si viscéralement attachés au le pouvoir central fort (héritage jacobin) avons été paradoxalement les premiers à s’en plaindre lorsque la nouvelle règle nous déplut. Le réveil aura été brutal. La sanction politique n’aura pas attendu. C’est ainsi que le temps de travail est depuis resté tabou, à l’exception de quelques sorties médiatiques qui d’un dirigeant syndical (Medef entre autres) qui d’un cadre d’un parti politique de droite. Il faudrait bien revenir dessus, mais discrètement, de préférence ? Car comme certains torchons, parfois le tabou brûle…

Notre tabou du siècle, une « simple » question de temps ! Question restée traumatisante, entre espoirs déçus des pro-Aubry et hargne des anti. Le dogmatisme binaire entre les « pro-Etat » et les « pro-marché » nous a rendu carrément aveugles. Alors n’en parlons plus et espérons juste que ça ira mieux demain (d’où la promesse de courbe à inverser…). Mais combien de temps allons-nous encore longtemps regarder le temps filer ? Et si, à l’heure de l’ultra-individualisme, la question du temps de travail était devenue « trop personnelle », propriété privée ? Et tant pis si, au global, les casseroles du chômage sonnent toujours plus fort. Tant pis si les progrès technologiques, l’intelligence artificielle et autres « assistants humanoïdes », détruisent et détruiront encore des millions d’emploi pour le plaisir d’une petite frange d’insiders technophiles et pour mieux nous distraire tous !

Finalement cela nous ramène aux prédictions d’un certain Jeremy Rifkin, dont on ne peut nier le sens de l’observation des tendances longues. Il y a presque 20 ans, il écrivait « La fin du travail ». Bien sûr il fallait un titre fort, bien qu’exagéré, pour souligner l’éclatement de la société entre deux extrêmes : d’un côté un minorité hyper-qualifiée et bien rémunérée et de l’autre, une classe populaire faiblement rémunérée. Entre les deux, croissance atone (dite par certains « croissance sans emploi ») et progrès techniques allaient tuer la demande en emplois « moyens » et donc, en mettant en péril les classes moyennes, risquaient de faire vaciller la cohésion sociale (on se rappelle de la « fracture sociale » exprimée par un ancien Président de la République).

Pour beaucoup d’observateurs et de décideurs, face à un tel tabou, il reste alors plus confortable de faire l’autruche. L’art de la procrastination, dont la seule limite est peut-être l’acceptabilité par les générations futures !

Laurent

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