Sur les chemins noirs

Roman éponyme de ce cher Sylvain Tesson, écrit en 2016, Sur les chemins noirs nous embarque à pied, en mode forcément slow, sur une diagonale nationale et intime. Un road trip ou plutôt path trip buissonnier. C’est après son accident qui a bien failli le laisser à l’état légumier que Sylvain Tesson part à l’aventure. Il serpente l’Hexagone, du Sud-Est au Nord-Ouest, sur les chemins noirs, hors des sentiers battus. Il nous entraîne à randon, mais sans trop hésiter et avec sa poésie et son regard affuté.

« Un rêve m’obsédait. J’imaginais la naissance d’un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient ainsi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l’esquive. Il ne s’agirait pas de mépriser le monde, ni de manifester l’outrecuidance de le changer. Non ! Il suffirait de ne rien avoir de commun avec lui. L’évitement me paraissait le mariage de la force avec l’élégance. »

Sur les Trente Glorieuses, l’auteur ne manque pas de nous montrer le côté face, entre l’enlaidissement du territoire, l’aménagement-bétonisation et le mitage organisé du paysage. « Au commencement, les choses avaient dû être enthousiasmantes. Nos parents s’en souvenaient : le pays attendait les lendemains, les jupes raccourcissaient, les chirurgiens remportaient des succès, le Concorde rejoignait l’Amérique en deux heures et les missiles russes, finalement, ne partaient pas – la belle vie, quoi ! (…) Jean Cocteau [lança] cette grenade à fragmentation dans son adresse à la jeunesse de l’an 2000 : Il est possible que le Progrès soit le développement d’une erreur. »

Arrivé dans le long de l’Indre, Tesson retrouve son ami Thomas Goisque, avec lequel il avait traversé le désert de Gobi, arpenté le plateau tibétain ou encore les rives du Baïkal. A la manière des Russes, ils établissent leur bivouac dans la forêt et y grillent un peu de viande. Dans son ode à la joie et à la liberté, Sylvain Tesson déclame : « le bivouac est un luxe qui rend difficilement supportables, plus tard, les nuits dans les palaces. »

Sur les chemins noirs est un nouveau souffle, une nouvelle respiration dans le cheminement d’un être qui, après avoir été une espèce de fugitif frénétique à la curiosité illimitée, avance un peu plus vers une sorte de sagesse. Un ralentissement que l’on retrouvera plus tard par écrit, avec La panthère des neiges.

Impressionné par celles et ceux qui vivent en pleine lumière, il nous livre sa retenue, son pas de côté et sa préférence en matière de positionnement dans le monde, en société. « Quitte à considérer la vie comme un escalier, je préférais les gardiens de phare qui raclaient les marches à pas lents pour regagner leurs tourelles aux danseuses de revue qui les descendaient dans des explosions de plumes afin de moissonner les acclamations. »

Laurent

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