La recette est très simple. Pour chasser l’altruisme, cette tendance spontanée à l’entraide et à la solidarité, il suffit d’instiller une certaine dose de doute sur le comportement humain. Celui des autres en particulier. L’autre devient douteux, suspect, mauvais et, qu’on se le dise, mal intentionné. Secouez-bien, répétez le message encore et encore. Et le tour est joué !
Pour chasser l’élan altruiste, il est aussi possible de le caricaturer ou, mieux, de le mettre en scène. Ritualiser le soucis d’autru, le théâtraliser afin de mieux le contenir. Et puis, et puis… théoriser l’égoïsme pour empêcher l’altruisme de se répandre ! Jouer sur la peur et sur la colère. Moraliser l’immoral, car l’égoïsme, à la base, n’est pas vraiment aligné avec la vie en société, la protection mutuelle, la coopération entre les individus de tous horizons, de toute catégorie sociale, de tout niveau de revenus.
Un peu comme le font si bien les Anglo-saxons, organiser des grand messes – les Américains ont certes inventé le Telethon, nous avons les Restos du Cœur et leurs concerts. Bref, face caméra, se montrer solidaires, empathiques, engagés face à toute la misère du monde (ou presque).
On nous avait pourtant promis la fin de la misère, qu’il s’agisse celle jadis dénommée Tiers-Monde ou, plus proche de nous, celle du Quart-Monde. En 1776, Benjamin Franklin définissait le schisme entre riches et pauvres sous l’angle d’un mérite inégal mais moralement justifié : « plus on organise des secours publics pour prendre soin des pauvres, moins ils prennent soin d’eux-mêmes et, naturellement, plus ils deviennent misérables ». Un ode à l’égoïsme institutionnel, au désinvestissement de toute grande cause collective. Ils ne sont pas fiables, ces « gens-là ». Des assistés… qu’on se le dise !
Mais cela se passait outre-Atlantique, dans une jeune démocratie fondée sur l’effort individuel, la terre de ce qu’on nommerait plus tard l’American dream et son mythe du self-made man… Faire culpabiliser les plus faibles, faire les poches aux classes moyennes et, au passage, offrir en open bar des avantages fiscaux aux plus méritants… Tout un programme. Bon, oui, c’était avant la sociologie à la française, ce « sport de combat »…
1776-2026 : deux cents cinquante ans plus tard, tout change mais rien ne change. Ignorer le sujet en nous inondant de publicités luxueuses et lissées, nous gavant des portraits bling-bling de la téléréalité dubaïote, monégasque ou floridienne. Sans cesse ôter toute culpabilité et toute responsabilité chez les happy fews de la classe dirigeante. La mauvaise fortune de certains « qui y sont quand-même pour quelque chose »… Argument d’autorité imparable !
Et l’État, toujours lui, dans sa grande bonté, n’y est pour rien. Comme nous l’a récemment rappelé un Premier ministre au sujet de la dette publique. La dette ? La faute des français… même si la Cour des comptes, depuis longtemps, pointe du doigt des abus en tout genre, des irrégularités, des signes d’une gestion en « mauvais père de famille »… Alors quoi ? Il faudrait savoir !
Vous reprendrez bien un peu de cette salade amère ? Mais qui sont donc les plus assistés dans ce beau pays, terre de liberté, égalité, fraternité ? Les bénéficiaires du RSA ou ceux de crédit impôt recherche ? Les bénéficiaires de la CMU ou ceux des subventions distribuées par une foultitude d’agences de l’État ? Cependant, fini de rigoler, les contrôles se sont resserrés envers les entreprises depuis la vague des aides en mode « quoi qu’il en coûte… »
Rassurons-nous. Dormons sur nos deux oreilles, avant le grand réveil de 2027 et l’heure du bilan. Ou pas… D’ici-là, c’est pratiquement grand beau temps et calme plat. Pas un nuage à l’horizon. L’orage n’est pas encore pour demain.










