Peut-on rire… de tout ?

Dans un élan général de solidarité, et pour se réconforter collectivement, nous avons été nombreux à déclarer, en mode assertif, que l’on allait pouvoir continuer à rire de tout. Rire et solidarité, du côté de la vie, post-mortem ! Joli pied de nez aux desseins (et aux dessins) terroristes de tout bord. Magnifique rayon de soleil chaleureux en plein hiver. Courage et spontanéité romantique, dans la pure tradition française. Car il faut bien l’avouer, tous les indicateurs étant plutôt dans le rouge, l’on avait bien cru être arrivés au bord du gouffre. Sociologues, médecins, enseignants, économistes : en dehors des feux de la rampe, tous vous le diront sans ironie : ça va mal. Chacun dans son style, chacun selon sa collection de signaux, forts ou faibles ! Nous sommes vraiment passés juste à côté de la catastrophe. La grosse grosse frayeur qui bouleverse tout être sensible. Tandis que d’autres épreuves nous sont, déjà, annoncées. Alors pleurons tous en coeur, tels des enfants inconsolables. Pleurer ça fait du bien, tandis que rire ça peut faire mal… Et il ne s’agit pas que d’une vision grave, dépressive, franco-française. Cela dépasse largement nos frontières ! Rigolards nerveux de tous bords, allez donc vous faire soigner…

Caricature

REGLES ET DERAPAGES

Mais nous nous sommes promis de pouvoir rire de tout. Attention aux dérapages médiatiques. Chez nous un Le Pen, un Dieudonné, un intellectuel de gauche ou un autre de droite ont tôt fait de brillamment déraper. A-t-on vraiment envie de rire de tout si nous ne les arrêtons pas, toutes ces vicieuses « langues de vipère » ? N’est-on pas pris au piège du politiquement correct, au nom de notre deuil national ?

Pour rire de tout, il faut se fixer une règle assez simple : celle d’un consensus largement partagé sur les limites du « dicible ». En bons français légalistes et assistés, nous revoilà tentés de répondre en coeur : ne bougez pas, il y a des lois qui encadrent la liberté d’expression. Donc, notre liberté de rire est bien encadrée. Notre rire est assuré et protégé contre ses propres excès. Comme toutes ces lois sensées limiter les déviances en tout genre ! Seulement voilà : notre société bouge en permance, sans s’arrêter. Le droit se veut un arrêt sur image à portée durable. Tant bien que mal, le monde juridique est sensé nous protéger. Il promet un contrôle collectif et démocratique. Mais attention aux tentations liberticides, comme celles de tel Premier Ministre outre-Manche. Tout est dans la perception. La perception prime sur la réalité de nos vies.

IMPERTINENCE RADICALE

Dans les faits, tous les excès de rire ne sont pas punis et c’est heureux ! Dans les faits, une certaine élasticité tolérance (vitale) du rire a toujours eu lieu. Dans les faits, certains humoristes, caricaturistes ou hommes d’esprit (pensez à Voltaire et tant d’autres) ont toujours eu un train d’avance. Leur pertinence a toujours été prise pour de l’impertinence, avant que cette impertinence ne soit vénérée (parfois à titre posthume… suivez mon regard !) En quête de sens collectif, il nous faut toujours des héros.

La France, comme bien d’autres démocraties, est tiraillée en permanence entre progressistes insolents et conservateurs moralistes, entre amateurs de silence et défenseurs de la parole. Rire de tout est un vrai projet de société. Un projet radical, transgressif. Une remise en cause permanente, jugée trop inconfortable. C’est que nous le savons bien : il est plus facile de rire de l’autre, de l’affaiblir, que de rire de soi-même. Au fond du trou béant de notre traumatisme collectif, saurons-nous courageusement nous moquer de nous-même sans être, une fois de plus, taxé d’ennemis de la cohésion nationale, de traitres, d’empêcheur de tourner en rond, de pervers, etc ?

AUTO-DERISION

La revoilà la dérision, cet héritage de notre enfance innocente. Ce petit vent qui nous chatouille. On résiste puis on ricane, et cela nous allège l’esprit. Mais qu’elle est timide cette dérision, gênée par l’écran officiel de la solennité, comme au lendemain d’une guerre (perdue ou gagnée). A l’image de ces parents gênés par leur enfant chantonnant en pleine minute de silence ! A l’image d’un faux pas en plein défilé du 14 juillet. La dérision d’une société occidentale qui a pris la mauvaise habitude de trop prendre les choses au sérieux. De trop souvent raisonner en mode propriétaire et en termes de droits acquis. Une société qui a du mal à « lâcher prise ». Individuellement, l’âge adulte, les responsabilités professionnelles et familiales nous conduisent à nous endurcir. Des responsabilités et notre matérialisme qui nous détournent de cette légèreté. Nous détournent, peut-être aussi, de l’essentiel ? Collectivement, un peuple qui n’ose pas assez changer de point de vue, bousculer les symboles, se met en danger par manque de clairvoyance. Le rire fixé sur les autres ou sur l’étranger est le signe d’un pays fatigué et centré sur ses convictions. Encore un effort pour alterner entre la moquerie ordinaire et le grand rire de l’auto-dérision. Un rire qui nous étreint et nous libère de nos vieux démons. Vite, vite, il y a urgence.

Rire de tout

RENAISSANCE MEDIATIQUE

Cette semaine est celle de la renaissance médiatique pour Charlie Hebdo. Un élan vital a soufflé, car le traumatisme avait fait disjoncter le cerveau national de tous les français un poil sensibles, en France et dans le monde. Mais la terreur ne pouvait pas terrasser les valeurs de la république. Un épisode de la Terreur, comme du temps de la Révolution française, vient d’une certaine façon de se reproduire. Charlie a souhaité continuer son aventure de haut vol, son échappée impopulaire. Que Charlie à son tour n’aie pas peur. Que Charlie ne s’éloigne pas trop – dans un réflexe sécuritaire que l’on peut comprendre – de son humour « limite ». Pour que le rire de tout demeure un rempart à la médiocrité, à la démagogie et à la décadence ! Pour que ce rire survive à notre inhumanité et nous fasse grandir… et maîtriser notre destin collectif. Pour éviter d’autres « mauvaises blagues », ne baissons pas la garde. Sans réflexes paranoïaques et sans autisme. Mais dans la joie et dans la bonne humeur !

Très bon week-end à tous, fidèles ou nouveaux lecteurs !

Laurent

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