La fin des catastrophes naturelles

La fin des catastrophes naturelles ? Un paradoxe alors que nous avons fêté le triste anniversaire des 10 ans du tsunami qui a fait plus de 200 000 morts, des millions de blessés et des pertes financières pharaoniques dans l’Océan Indien. Un paradoxe aussi si l’on se souvient de la cacophonie autour du bilan de Fukushima, alors que certains commentateurs tentèrent en vain de dissocier les victimes directes du tsunami et les victimes avérées de l’accident nucléaire. Certes, le ridicule ne tue point ! Mais doit-on toujours analyser et séparer l’épouvantable événement naturel et l’erreur humaine ? Est-ce la fin des catastrophes naturelles au sens de causées par la nature et non par l’homme ? Si l’on s’arrête sur l’élément eau, de nombreux textes nous rappellent l’histoire du Déluge. On la retrouve chez les Mésopotamiens puis chez les Grecs, les Romains, les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans mais aussi en Chine. Tous nous ramènent à un sentiment de fragilité dont l’ère moderne semblait nous avoir dispensé. Période contemporaine qui voulait signer notre libération et notre indépendance vis-à-vis de la vilaine nature. Seulement l’apocalypse, qui signifie « dévoilement », si elle devait advenir, nous « renverrait aux 22 » et marquerait probablement la fin des catastrophes naturelles au sens du dédouanement de l’action humaine.

Car ce sont bien avant tout des catastrophes humaines dont il s’agit. Certes les pertes sont souvent plus humaines dans les pays du Sud et financières dans les pays du Nord. Des tragédies locales qui désavouent des années de politiques publiques aveugles et bien au-delà. Et si ce n’est l’homme qui décide de l’éruption de tel volcan ou des pluies torrentielles, son action sur la nature (bétonnage, laisser-faire de l’urbanisme, déforestation, etc.) a des effets multiplicateurs sur le bilan des catastrophes !

Jusqu’à récemment, certaines routines semblaient nous protéger in fine, grâce à la coopération entre le public et le privé. Qu’une catastrophe « naturelle » survienne (inondation, incendie, tremblement de terre, glissement de terrain, avalanche…) et l’on pouvait espérer qu’un décrét « catastrophe naturelle » enclenche automatiquement une prise en charge (version « crise » de l’assistanat et de la solidarité) et un dédommagement partiel par les sociétés d’assurance. Nos ancêtres n’avaient pas ce luxe-là. En France, depuis la tempête Xynthia, les assureurs font pression pour que le coût de notre irresponsabilité (coût reporté… causé par des décennies de laisser-faire des politiques locales) soit davantage couvert par la société toute entière alors même qu’État et collectivités locales se disent sans le sou !

Historiquement, un glissement s’est opéré entre la responsabilité d’abord divine, puis naturelle. Enfin, après avoir « tué Dieu » et « séquestré » la Nature… l’âge adulte nous pend au nez et avec lui la responsabilité de l’homme dans son ensemble. Ayant baîllonné la sagesse des peuples premiers et enterré nos anciens, l’inflation de la société moderne aura été fulgurante. Mais au tournant du siècle dernier, à l’heure où les entreprises saisissaient l’adjectif « global », l’homo politicus autant que son voisin oeconomicus a fini par ressentir sa présence globale sur cette planète. En pleine convalescence morale, nous reprenons conscience de la dépendance homme-nature. Jared Diamond, parfait lanceur d’alerte, a tablé sur l’effondrement de notre civilisation. Inspiration sans fin pour le cinéma de sensations à Hollywood. Plus optimiste mais non moins utopique à sa sortie de l’enfer des camps de concentration, Boris Cyrulnik nous a prié de croire en sa résilience. Résilience individuelle ou résilience collective, partout où se trouve le vivant. Devoir de mémoire de la renaissance et de l’adaptation des écosystèmes en conditions extrêmes, voire catastrophiques. Telles ces plantes dépolluantes et ces subtiles symbioses. Démonstration de l’intelligence collective qui balayerait l’aberration de la prédation humaine ? Ode à l’empathie et à la coopération.

Outre les catastrophes naturelles et l’exemple un peu hybride de la centrale électrique de Fukushima, restent les catastrophes industrielles. Elles sont notre talon d’Achille. Elles ont déjà eu un effet miroir, dans une société post-industrielle. Mais il est bien vain d’essayer de se retourner. La chasse aux sorcières ou lampistes du passé peut bien avoir lieu. A chaque fois ce sont bien des erreurs humaines en série : défaillances d’organisation (voir les chaînes d’irresponsabilité entre l’entreprise exploitante et une cascade de sous-traitants), défaillances sociales, économiques, financières et politiques. Bhopal, Seveso, Toulouse, Tchernobyl n’en sont que la partie médiatisée. La décharge d’ordures du coin ou le champ de maïs saturé de traitements inhumains sont autant de micro-catastrophes locales en puissance. Des fabriques de problèmes à retardement, peu visibles en instantané !

Finalement, les catastrophes dites naturelles sont une abstraction. Un projet politique hérité d’une vision cartésienne, un peu capricieuse, d’un l’homme au-dessus des lois de la nature. Aucun type de catastrophe précité n’exonère complètement la main visible de l’homme. Le déni actuel sur le changement climatique et son accélération est assez symptomatique d’une conception volontairement innocente d’un être humain qui vit ici et maintenant. Ne dit-on pas « après nous, le Déluge ? » D’où peut-être, au-delà de notre attirance esthétique et métaphysique, notre entêtement persistant à investir autant dans la conquête de l’espace, au moment même où notre planète nous lance une salve d’alertes. Ce qui nourrit le fantasme déterministe d’une apocalypse venue d’en haut et déclenchée ici-bas.

Alors vu de l’espace, la chute d’une grosse météorite sur notre planète bleue serait peut-être la seule manifestation de la culpabilité des hommes. Sauf si par malchance elle venait à tomber sur une de nos mégalopoles !

Laurent

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