Inde et Turquie : les états-pivots du monde ?

Le monde bipolaire de la Guerre Froide a laissé des traces dans notre subconscient. L’équilibre du monde semblait être à une époque assuré par l’opposition entre le monde libre (du laisser-faire à tous les étages) et le monde planifié et contrôlé. Quel confort de croire en un monde certes tendu à ses frontières, mais globalement à l’équilibre des forces. Et pourtant, quelle joie quand le Mur de Berlin tomba, laissant place à la victoire écrasante du modèle occidental libéral. C’était hélas avant que l’Occident, Etats-Unis en tête, ne s’enfonce dans la recherche de nouveaux ennemis, nouveaux dangers, nouveaux problèmes existentiels qui allaient automatiquement conduire à l’élaboration de nouvelles solutions, nouvelles stratégies. Et nous connaissons tous la suite de l’histoire. De l’Afghanistan à l’Iraq, de la Libye à la Syrie. Demain l’Iran ? L’ingérence occidentale apparaîtrait presque comme une fatalité, comme le drame ukrainien nous le rappelle !

Seulement voilà : notre appréhension du monde par matières, par silos autonomes (économie, politique, finance, etc.) a vite fait de nous tromper ! Le monde est toujours beaucoup plus complexe qu’on se le représente, qu’on nous le montre aussi. Aujourd’hui certains observateurs parient qu’une nouvelle bipolarisation du monde est en train de se préparer, dans un mode action-réaction. Action : les Etats-Unis perdent le contrôle de leurs finances, jouant avec la planche à billets et falsifiant ses comptes comme on joue avec le feu. Réaction : les prêteurs, Chine en tête, s’inquiètent et se désengageant du dollar au profit de la seule monnaie réelle, l’or. Certes, l’équilibre n’y est pas entre les réserves en dollars et celles en métal jaune ! Mais le ton monte entre supposés partenaires. Action : les Etats-Unis prospectent le marché Européen avec leurs surplus de charbon pas cher, leur gaz de schiste abondant et leurs grands groupes de forage « pour aider l’Europe à aller vers la voie de l’indépendance énergétique ». Quitte à s’asseoir sur le principe de souveraineté et d’autodétermination des pays concernés. Réaction : l’Inde, la Russie et la Chine se rapprochent sur des questions énergétiques. La Russie cherche à se montrer forte et incontournable au plan gazier. Elle applaudit les projets de gazoducs européens et, dans le même temps ou presque, s’apprête à investir dans un partenariat stratégique envers la Chine. L’Empire du Milieu, qui ne se cache plus d’être parti « en guerre contre la pollution », étouffant avec le charbon, cette énergie du XIXème siècle. La Chine, non contente d’être devenue l’usine du monde, veut sa part de rêve occidental. Elle voit loin et souhaite sécuriser ses approvisionnements en hydrocarbures (qui jusqu’ici transitaient par des voies maritimes contrôlées par les Etats-Unis).

Pins-Turquie-Inde

De multiples questions se superposent, sans qu’on puisse savoir réellement qu’est-ce qui prime entre les considérations économiques (au sens de l’économie réelle) ou monétaires ? entre les questions énergétiques ou militaires ? C’est là qu’apparaissent deux acteurs pour le moins partagés sur la question des partenariats. D’un côté, la Turquie, « état-pivot » entre le Moyen-Orient et ses nombreuses poudrières, d’une part, et l’Europe assoiffée d’énergie et de sécurité intérieure, d’autre part. La Turquie poussée par les Etats-Unis dans les bras d’une Europe qui prend son temps, hésite et hésite encore. Mais une Turquie bien consciente de son importance stratégique, son rôle de pivot eurasien et sa proximité avec le conflit israélo-palestinien. Et puis il y a l’Inde, au long passé colonial et jouissant, par la force des choses (et de la propagande ?) d’une image plus démocratique que la Chine. L’Inde est à la croisée des chemins entre d’un côté le bloc occidental et, de l’autre, la Russie aux tentations eurasiennes, qui fidèle à elle-même continue de pousser ses pions dans les « Stan ». Et au bout du chemin, l’Inde qui flirte discrètement avec son rival la Chine. Nombreux sont ceux qui spéculent sur l’alignement de l’Inde et de la Turquie aux positions occidentales. Les mêmes qui n’auraient pas misé mille roupies sur le phénomène de « non-alignement » à l’époque de la Guerre Froide. Cette posture alternative propulsée au départ par Tito, par un certain Nehru et par Nasser. Même scepticisme face à la rébellion des BRICS sur la scène commerciale et monétaire, ou face aux critiques du consensus de Washington, qui avait donné naissance au FMI, à l’OMC et à la Banque Mondiale.

A l’heure où le téléspectateur ou l’internaute moyen ne comprend plus ce qui se passe (version érudite du dilemme hollywoodien : « Jordan retournera-t-il vivre avec Samantha, ou finira-t-il par céder aux avances de Jennifer ? ») dans le monde, les cartes de ce grand jeu géopolitique sont rebattues sans cesse. Le monde occidentalo-centré souffre toujours de son complexe de supériorité, tandis que les nations asiatiques ainsi que l’ensemble des non-alignés, pour la plupart, continuent de jouer la carte de la rébellion discrète, ce qui n’est pas sans générer des incompréhensions voire de l’impatience du côté occidental, dans une société trop habituée au « tout, tout de suite » à la sauce postcoloniale. D’où cet empressement d’en finir avec les blocages du multilatéralisme (notamment à l’OMC), pour aller vers « le nouvel ordre mondial« … espéré par certains, craint par d’autres.

Laurent

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