Peut-on tout dire ?

Il ne vous aura pas échappé qu’à l’ère des réseaux sociaux et de Youtube, l’auto-censure exercée par les médias institutionnels (radio, TV, presse écrite) est devenue le dernier bastion de la « maîtrise » de l’information. Mais partout ailleurs, c’est désormais le règne de l’immédiat, de l’information distillée par les anonymes à l’aide de leur téléphone portable ou orchestrée par des terroristes, avec un soin frisant le scénario des films d’horreur. Il devient quasiment impossible de filtrer les images qui nous parviennent, (quid des symboles réservés aux moins de 12 ans, à la TV, aujourd’hui complètement dépassés ?) et qui peuvent laisser durablement des séquelles dans l’esprit des jeunes et des moins jeunes.

Ainsi, il aura fallu 6 jours à Youtube pour retirer la vidéo du meurtre du policier Ahmed Merabet, le 7 janvier 2015. N’importe qui, durant ce laps de temps, en tapant quelques mots clés sur internet, pouvait visionner cette scène d’une violence glaçante.

youtube

Ces derniers mois, des événements tous plus effroyables les uns que les autres, sont rapportés par vidéo ou par photos sur le net, et se propagent à la vitesse de la lumière. Décapitations, femmes égorgées, lapidations, crucifixions : ce début de XXIème siècle n’a rien à renier aux précédents pour ce qui est du raffinement dans la barbarie.

La nouveauté réside dans le mode de communication, qui permet au citoyen Français ou Américain, de vivre, quasi en direct, des meurtres commis par l’Etat Islamique, à toute heure du jour ou de la nuit. Le 21 janvier 2015, c’est 13 enfants qui ont été exécutés par Daech, à Mossoul, pour avoir regardé un match de foot à la télévision. Les parents, terrorisés, n’ont pas pu récupérer le corps de leurs enfants.

Dans cet événement insoutenable, le foot devient un outil de coercition des masses et de terreur.

Tout se passe comme si la surenchère médiatique de la violence poussait toujours plus loin les limites de la barbarie. Ainsi, même les décapitations semblent lasser, puisque c’est désormais brûlé vif dans une cage, qu’a fini le dernier otage jordanien exécuté par l’Etat Islamique.

Comme s’il fallait renouveler des scénarios toujours plus macabres, pour atteindre l’Occident dans sa chair et provoquer ses dirigeants.

La violence et la barbarie ont toujours existé. Il serait illusoire de prétendre que ces faits sont nouveaux ou que l’E.I. serait plus barbare qu’ont pu l’être Ivan le Terrible, qui assassinait ses interlocuteurs à l’aide d’une canne cloutée ou l’Inquisition qui inventa en son temps tous les mécanismes les plus raffinés pour torturer les hérétiques.

Non, ce qui a changé, c’est la facilité avec laquelle nous pouvons accéder à la moindre vidéo sur la toile.

Est-il logique que des sites comme Youtube ne filtrent pas les images publiées qui contiennent de la violence ? A l’heure où les contrôles parentaux les plus sophistiqués permettent de repérer une arme sur une image et de l’interdire aux mineurs, est-il raisonnable de laisser publier au tout venant des vidéos d’exécutions ou de torture ?

Il existe une multitude d’autres sites, bien sûr, qui référencent des images et des vidéos et la tâche peut s’avérer très lourde. Mais n’y a t-il pas comme un anachronisme entre la sécurité telle qu’on l’envisage encore aujourd’hui et les moyens de communication offerts aux terroristes ?

On peut raisonnablement se demander si Daech aurait pu prendre un tel pouvoir sans les médias, sans pouvoir terroriser les populations, à coup de vidéos et de massacres mis en scène. Les récents attentats de janvier 2015 montrent également la place majeure occupée par les caméras go pro et les réseaux sociaux. Un terroriste n’est rien aujourd’hui sans couverture médiatique. Et qui lui offre cette couverture médiatique ? N’avons-nous pas à nous questionner sur notre rapport à l’image et à l’impunité totale qui règne sur la toile ? Il est loin le temps où seuls les pédophiles, les proxénètes et les marchands d’armes proliféraient sur la toile. Désormais, on peut également égorger à bas prix, pour le prix d’un aller simple à Mossoul.

Christèle

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6 réflexions sur “Peut-on tout dire ?

  1. article indémodable, malheureusement. A mon sens de même que la permanence de l’innovation dans la barbarie médiatisée, rien de nouveau non plus au voyeurisme et au goût de la souffrance dans l’arène malheureusement. Moi j’ai arrêté de regarder les horreurs à la TV quand, alors que je n’avais pas 13 ans, les journalistes passaient en direct le sauvetage d’une gamine prise dans une boue mouvante, et malgré tout l’arsenal déployé a fini noyée sous nos yeux « mondialisés » » par le tube TV…YouTube étant son accessoire aujourd’hui. La réponse par une auto-censure aux images aiderait peut être.

  2. Cela ne correspond t’il pas ,néanmoins ,à une demande d’un public toujours plus demandeur.Cela ne nous remonte t’il pas simplement aux jeux du cirque ,et encore aujourd’hui au corridas ?Ces questions ,ont peut se les poser ,ce voyeurisme ,ne répond il pas tout simplement aux bas instincts de l’homme?Il faut bien un public pour regarder ces horreurs .Daech ,a bien compris que les médias occidentaux relaieraient ces images .Mais il ne faut pas oublier que nous voyons régulièrement les photos insoutenables de la barbarie nazie .Ceci ,bien entendu ,dans un but pédagogique ,pour nous dire combien certaines idéologies sont dangereuses.Résultat des courses,rien n’arrete les massacres ,la cruauté .On a plus l’impression que des monstres nouveaux se repaissent de ces images pour surenchérir dans l’abomination .

  3. Qui a réellement le pouvoir ? les meurtres silencieux sont -ils moins violents ? Apparemment, ils permettent à beaucoup de dormir la conscience tranquille ! Que dites-vous des 10000 suicides par an, des 12 sdf qui sont morts de froid il y a près de 2 mois, des 160 femmes qui meurent chaque année sous les coups du conjoint, des 2 millions de femmes violentées chaque année dans notre société, des personnes qui s’immolent devant le pôle emploi… TOUT CELA NE CHOQUE PERSONNE… Et puis que peut-on dire ou penser des « bombes économiques » imposées par les puissants ? Que doit-on penser des embargos qui ne sanctionnent que les plus faibles ? L’abomination a toujours fait les unes de nos journaux : on accompagne nos petits déjeuners, nos déjeuner et nos dîners avec ! Maintenant on a décrété que cela était ABOMINABLE ! OUI ça l’est mais n’oubliez pas que TOUTE VIE EST IMPORTANTE. Je pleure parce que l’on a oublié que le geste dédié à l’humain est le plus beau des gestes. Je cris parce que la violence est aussi dans l’ignorance et dans l’aveuglement démocratique voir hypocrite. Je suis triste parce que les droits de l’Homme reculent avec les manipulations et les mensonges des puissants alors que la démocratie, la vraie, celle qui est au dessus de la haine, de la vengeance et de la violence est une FORCE.

  4. C’est très vrai. Il y a ce qu’on ne devrait pas dire pour ne pas encourager les terroristes et ce qu’il faudrait dire pour dénoncer les lâchetés et les violences individuelles. Ce qui est intéressant dans ces dernières semaines, c’est que l’on puisse avoir ce type de débat sans lequel il n’existe pas de démocratie.
    Nous avons besoin de débats critiques sur toutes ces questions de société.

    Egalement, Olivier, c’est vrai que les gens sont demandeurs. Pendant la Révolution, les femmes tricotaient devant la guillotine. Mais ne doit-on pas pour autant protéger les enfants, les ados en construction, les personnes fragiles de certaines images ? Entre la barbarie nazie et Daech, la différence se situe entre la relecture de l’histoire et l’analyse de l’actualité.
    A-t-on besoin de tout montrer pour parler de l’actualité ? Je crois que cela dépend de certains sujets et que cela mérite d’être discuté.

  5. Si on ne montre pas tout (vidéo, images,…) même si c’est d’une violence extrême, c’est de la censure, de l’auto censure !!!! Si on enlève tout ce qui n’est pas politiquent correcte ou insupportable à regarder, on nous fait croire que l’on vit dans un monde de bisounours, malheureusement, ce n’est pas le cas, il faut regarder la réalité en face. On nous fait un lavage de cerveau à longueur de journée, il faudrait peut être que nous soyons nos propres garde fous. Personnellement, je n’ai besoin de personne pour me dire ce qu’il ne faut pas aller voir. Je sais que ces images existent et on doit tous le savoir, à nous « adultes » d’être intelligents pour ne pas aller les regarder. Quant aux enfants, c’est encore à nous « adultes » de surveiller ce qu’ils regardent sur le net et si toutefois ils trouvent certaines images choquantes, c’est à nous de les leur expliquer. Les enfants ne peuvent pas vivre dans une bulle protégée. On en fait des ignorants, des naïfs et c’est comme ça qu’ils se font avoir une fois arrivé dans le monde réel (collège, monde du travail, …)
    Aujourd’hui, la plupart des gens attend des journalistes corrompus, payés et censurés par le gouvernement de nous mâcher le travail et nous servir un discours lissé pour ne pas faire de vagues. Et nous ne sommes plus capables de réfléchir par nous même. Le genre humain a beaucoup perdu de son humanité. et si les journalistes pouvaient nous épargner les sujets inutiles, Nabila va en prison, Nabila sort de prison, Nabila apprend le français en prison…(au JT), et tout cela pour éviter d’aborder de véritables news… pour conclure, oui, on peut tout dire et surtout, on doit tout dire !!! (Cependant, il y a différentes façons de le formuler)

    • Merci Goriana,
      Difficile de trancher sur les attentes du grand public concernant les journalistes. Le métier a beaucoup changé, le temps de la réflexion et du débat s’est raccourci. Le spectacle et la confrontation dominent sur le fond des idées.
      Si la neutralité et l’impartialité des journalistes-commentateurs-animateurs reste une vraie question, leur subjectivité dépend tout autant des pressions des pouvoirs publics (qui a remplacé la censure des années 1960-70) que de la ligne directrice de leur hiérarchie. Car les media ne sont plus de petits organes indépendants, sur un marché « atomisé », comme le prévoyait la déclaration des droits de l’Homme. Les media sont pour la plupart de grandes entreprises, des holdings hyper-concentrées. Cela fausse la donne, entraîne un biais et des limites importantes au niveau de la liberté d’expression ! Quant aux enfants, ils sont le reflet des valeurs ou de l’absence de valeurs de leurs propres parents. Pour les parents il n’est pas évident de trouver un juste milieu entre le surinvestissement, la surprotection, la bulle quasi-autistique d’une part… et d’autre part, le laxisme, le manque d’attention et la perte d’autorité !

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