La glisse « gentrifiée »

Les sports d’hiver ! Chaque année c’est la même transhumance, le même pélerinage d’altitude… Mais en 2015, certains auront peut-être un peu plus pesté que d’habitude contre ces processions et ces bouchons records, en direction des stations de ski. 10 heures pour un petit trajet Lyon-Tarentaise, soit une moyenne d’environ 20km/h, sans parler de la pollution physique et mentale.

Les sports d’hiver seraient nés en France, à Megève avec une certaine Noémie de Rothschild, après quelques initiatives helvétiques « exclusives » à Saint Moritz ou ailleurs… qu’importe ! Le fait est que comme toutes les vacances, il s’est toujours agit d’une activité réservée au départ à une élite aristocratique ou bourgeoise. Certes une certaine démocratisation a eu lieu, mais depuis plusieurs décennies la fréquentation franco-française s’est tassée. Alors, cause ou conséquence de ce tassement, les stations tout en montant en gamme (inflation vertigineuse du prix du forfait, du matériel, de l’alimentation, de l’hébergement…) ont largement ouvert leurs portes à la clientèle étrangère, plus nombreuse et aisée comme l’atteste désormais le parc roulant à l’approche des Alpes. Car regardez bien : peu de clients viennent en Skoda ou en Dacia. Plus nombreuses sont les familles ou les amis en grosses berlines et autres 4×4 ! Sans parler de tous ceux qui auront pris l’avion avant de louer un véhicule ou de prendre une navette.

Mais pourquoi cette relative désaffection du ski en France ? Concurrence du soleil « low cost », effet secondaire de la mondialisation touristique et du réchauffement climatique ?

Aujourd’hui les sports d’hiver sont devenus (ou redevenus) un luxe, en particulier pour les familles nombreuses. Alors que l’enneigement se fait de plus en plus tardif et capricieux, la course à l’équipement fait exploser les coûts d’exploitation et les investissements, des retenues d’eau aux réseaux de canons à neige. Les remontées mécaniques, des télésièges 8 places (avec ou sans sièges chauffants et pare-brise intégré) aux télécabines dernier cri, coûtent une fortune. D’où la reconversion nocturne de téléphériques en restaurant ou en chambre d’hôtel. Il faut songer au seuil de rentabilité, surtout rapporté à la durée moyenne d’utilisation. Durée en baisse pour 2014-2015 vu le catastrophique enneigement de Noël dernier !

Le décrié réchauffement climatique entraîne, presque fatalement, une concentration du marché avec une vision archaïque du « plus grand domaine skiable ». Vision follement quantitative, mais bon ! Et cette course folle à l’équipement, pour essayer de garantir ce qui ne l’est plus : l’enneigement abondant, de qualité, pendant toute la saison d’ouverture des pistes ! En oubliant au passage que les canons à neige ne savent pas fabriquer de neige poudreuse, seulement de la neige dure, glacée… Ah, le problème de la neige ! Taisez-vous, disent-ils officiellement, il n’y a pas de problème, que des solutions !

Mais au plan quantitatif, rien de très nouveau. L’OCDE alertait déjà les stations de l’arc alpin dans les années 1990, repris en chœur, en France, par les « sages » de la Cour des Comptes. Mais les montagnards sont des gens sont parfois plus obstinés que vraiment « sages », car le succès leur a monté à la tête !

Côté fournisseurs, la concentration touche tous les équipements (matériel d’enneigement, remontées mécaniques) ce qui limite la concurrence et réduit la pression sur les prix. En face, côté acheteurs, les stations de ski sont devenues des multinationales à l’image de la Compagnie des Alpes, filiale de la Caisse des Dépôts, ou du canadien Intrawest. Dans ces conditions, pour le particulier, client final, quid de la libre fixation des prix du forfait ? Certes les stations mettent en avant des formules souples (2 heures par-ci, 4 heures par-là) soi-disant pour s’adapter. Mais souhaite-t-on vraiment moins skier qu’avant ou en a-t-on, simplement, moins les moyens ?

Tandis que les petites stations souffrent de leur positionnement à basse altitude, les grandes se connectent et se regroupent, pour plus de visibilité sur le marché mondial. De Saint Moritz à Val d’Isère, de Vail à Courchevel, on recrute des clients dans le monde entier. Et on vise la crème de la crème. En marketing on parle de montée en gamme ou de positionnement « premium ». Pendant ce temps, l’ESF joue l’hyper-segmentation avec pas moins de cinq nouvelles médailles avant le flocon (qui jadis marquait le début de la progression de tout skieur ou toute skieuse en herbe). Mais les marchands de métaux sont ravis, et les enfants rois de la grande fête du ski !

Flocon diamant

A ce rythme-là, la gentrification du ski avance à pas de géant et franchit les cols. Les fabricants de matériel de ski et de sportswear l’ont bien compris. Il y a trente ans, on pouvait pour 150€ s’acheter une paire de skis, fixations incluses. Il y a vingt ans, il fallait déjà doubler la mise. Aujourd’hui il faut dépenser 450€ pour ne pas rester à pied sur les pistes ! Et l’offre de skis et snowboards « premium » fait exploser les tarifs, entre 600 ou 1000 Euros ! Et ceci malgré la réduction de la longueur des skis…

Même en variabilisant les coûts, entre la location du matériel, le forfait, l’alimentation et le logement, l’addition atteint des sommets insoupçonnés. Chaque passage en caisse est un coup de bambou, plus douloureux qu’un alpenstock ! Les sports d’hiver low cost sont-ils encore possibles ? Certainement, à condition d’accepter de varier les plaisirs, de sortir des sentiers battus et des centres-stations. Au programme : ski de piste les grands jours, promenades à pied, en raquettes ou à ski de fond. Sans oublier la luge et tous les jeux de neige pas encore privatisés. Car au fond, la neige n’est-elle pas, comme sa cousine liquide, un bien commun ?

Laurent

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2 réflexions sur “La glisse « gentrifiée »

  1. Concernant ton excellent article, de mémoire récente, la gentrification des stations s’apparente davantage à une » panurgisation » des stations par une foultitude de middle or upper classe qui se presse, qui se serre, qui patiente, qui s’amasse, qui s’épuise, pour quelques minutes de glisse et qui peut ainsi reproduire le rythme surmené des grandes cités urbaines afin que l’atmosphère des stations ressemble aux heures de pointes où à la côte d’azur au mois d’août. La vraie gentrification, c’est l’espace de nos lieux de vie et de nos loisirs ; un luxe de plus en plus rare mais pas forcément de plus en plus chère. Vive Czarna Gora Poland.

  2. Pressés de trouver le lampiste, quelques « grandes stations », par compassion avec leurs clients épuisés par les bouchons ou pour se donner des airs de responsabilité, auraient voulu porter plainte. Car à l’heure du « client roi », il est inconcevable de mettre en cause le « comportement routier » des automobilistes. Alors la faute à qui ? A la météo imprévisible, à la montagne instable, à la direction de l’équipement ? La solution de facilité fut alors d’en vouloir aux autorités locales. Ironiquement, nous pouvons en effet tous en vouloir à cette bande de fonctionnaires incompétents, certainement parti tous skier, « comme tout le monde » ! Ceci plutôt que de « faire son boulot ». A savoir jouer les « Bison futé » et donner des cours de conduite, en temps réel, à tous ces chauffeurs du dimanche absolument incapables de rouler sur chaussée glissante. Des touristes de toute l’Europe, majoritairement urbains. Certains (il en suffit de quelques uns !) bien incapables d’écouter, admettre et respecter les consignes élémentaires de sécurité, pour le bien de tous les vacanciers pressés ! Parfois sourds (c’est très masculin) aux injonctions de la copilote de s’arrêter pour chaîner…

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