L’essor des « démocratures »

democratie

A l’heure où Cuba flirte de nouveau avec Oncle Sam et où il ne reste guère que la Corée du Nord et quelques pays placés sous le joug de tyrans, l’ombre des régimes totalitaires du XXème siècle paraît s’éloigner. On a même cru un temps que la globalisation et le tout économique pourraient remplacer l’idée de nation. Loin s’en faut, les protectionnismes redeviennent à la mode avec la montée des nationalismes d’un nouveau genre. L’Angleterre a choisi de se refermer sur elle-même avec le Brexit et l’Amérique hésite à élire un Donald Trump dont le slogan est « America first ». En cas de victoire du milliardaire décoloré et brushé, il faudra imaginer un monde vidé de ses GI’s. Plus de questions à se poser sur la notion d’ingérence ; les troupes pourraient être retirées de tous les champs d’intervention militaires.

La question qui se pose aujourd’hui plus que jamais est celle de la gouvernance des nations, dans un monde où l’information se diffuse à la vitesse de la lumière et où le pouvoir appartient à ceux qui savent la manier.

Ainsi, le mot démocratie est aujourd’hui conjugué à tous les temps y compris sous le mode interrogatif : est-ce le régime le plus adapté pour nous protéger du fanatisme religieux quis’empare du monde et que Malraux, prophète clairvoyant, avait prédit dès les années 60 ? La liberté des uns est-elle la liberté des autres ?

Raymond Aron, dès 1945 s’interrogeait sur la capacité des démocraties qui avaient gagné la guerre, à perdurer dans le temps. Glacé par les autodafés des années 30, il n’a eu de cesse de combattre les totalitarismes et d’opposer à la pensée marxiste-léniniste ambiante, une doctrine libérale à contre-courant. Ce qui ne l’a pas empêché d’être un des meilleurs admirateurs de l’oeuvre de Marx qu’il a étudiée et expliquée tout au long de sa vie.

« Ce qui est essentiel dans l’idée d’un régime démocratique, c’est d’abord la légalité : régime où il y a des lois et où le pouvoir n’est pas arbitraire et sans limites. Je pense que les régimes démocratiques sont ceux qui ont un minimum de respect pour les personnes et ne considèrent pas les individus uniquement comme des moyens de production ou des objets de propagande. »

« États démocratiques et États totalitaires », communication à la Société française de philosophie, 17 juin 1939
Machiavel et les tyrannies modernes, Raymond Aron, éd. Livre de Poche, 1995, p. 187

Mais que dirait Raymond Aron de notre monde désormais multipolaire, lui qui a travaillé sur la guerre froide, et de nos démocraties vacillantes, hésitant à définir les moyens légaux de combattre le terrorisme ?

Alors qu’on a vu apparaître des régimes plus « présidentiels » avec des chefs d’Etat hyper présents, surinvestissant la sphère médiatique, on assiste depuis quelques années à l’apparition des « démocratures ». Ainsi, Vladimir Poutine en Russie, Recep Tayyip Erdogan en Turquie ou Victor Orbàn en Hongrie ont mis en place des régimes légaux par le biais d’élections, mais qui flirtent avec un pouvoir musclé. Invasion de l’Ukraine, assassinat de journalistes, internement d’oligarques gênants au goulag pour Poutine. La réforme autoritaire de la Constitution par Orbàn et le traitement qu’il a réservé aux migrants ont soulevé un tollé en Europe mais l’attentisme reste de mise, aucun pays n’ayant envie de froisser véritablement la Hongrie. Plus récemment, le régime de plus en plus dictatorial d’Erdogan a conduit au putsch raté que l’on connaît. Avec à la clé une purge massive de l’armée et des fonctionnaires. Plus rien n’arrêtera désormais le président Turc dans sa volonté répressive. Les médias, qui étaient déjà sous contrôle, ne peuvent que se faire l’écho du pouvoir en place. De vagues protestations de sont élevées en Europe mais rapidement écrasées d’un revers de la main par Erdogan.

La notion de démocratie devient donc un concept à géométrie variable dans le monde Occidental et il est extrêmement dommageable que nous n’ayons plus de grands penseurs ou philosophes comme Raymond Aron pour penser et critiquer les appareils politiques ainsi que les régimes en place. Lutter contre la fanatisme demande une excellente compréhension du monde dans lequel nous vivons et pas seulement des réactions à chaud devant l’actualité, comme l’ont fait de manière regrettable nos politiques, encore dernièrement. C’est d’un système de pensée construit dont nous avons besoin pour forger des systèmes politiques qui protègent vraiment les libertés.

Christèle

Pour aller plus loin :

Raymond Aron :

Démocratie et Totalitarisme, Paris, Gallimard, 1965.

Essai sur les libertés, Paris, Calmann-Lévy, 1965

Un excellent essai sur Raymond Aron :

Nicolas Baverez : : Raymond Aron : Un moraliste au temps des idéologies 1993

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