Laëtitia

laetitia

Laëtitia, c’est le titre, tout en sobriété, du livre d’Ivan Jablonka, historien et sociologue, pour enquêter sur l’un des faits divers les plus sordides de ce début de siècle.

L’histoire de Laëtitia, mais aussi de sa jumelle Jessica, est une de celle qu’on raconte pour faire peur aux enfants. Tous les éléments du conte noir sont réunis :

-un père qui viole la mère à coup de cutter et finit en prison

-une mère brisée par la violence conjugale, incapable de s’occuper de ses filles

-un placement des jumelles à l’âge de 8 ans en foyer puis à 12 ans en famille d’accueil

-alors que la famille d’accueil aurait dû être un havre de paix, dès 14 ans, Jessica (et sans doute Laëtitia) est violée régulièrement par le père.

L’histoire se finit dans une mare de sang dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, alors que Laëtitia prenait enfin son indépendance, CAP, premier travail. Elle rencontre Tony Meilhon, criminel multirécidiviste, ayant échappé aux contrôles judiciaires, faute de moyens suffisants attribués à la justice de Nantes. Elle sera enlevée, tuée, démembrée selon le plus glaçant scénario qui soit. On mettra des semaines à retrouver son corps dans deux étangs de la région.

Issue des classes sociales défavorisées, navigant toujours entre deux violences, Laëtitia deviendra pourtant en ce début 2011 une affaire d’Etat lorsque Nicolas Sarkozy, alors président de la République, s’en empare, accusant les juges de négligence et déployant des moyens démesurés pour retrouver la jeune fille. S’ensuivra une grève inédite de la profession et une agitation sans précédent, amenant même à légiférer en 2012 sur les places de rétention et en Centres Educatifs Fermés.

Pourquoi ce fait divers a-t-il suscité tant de compassion et de crispation ? C’est ce que cherche à comprendre Ivan Jablonka tout au long de son enquête, à travers les témoignages des proches de Laëtitia. Tout d’abord sa soeur, Jessica, mais aussi les éducatrices de l’ASE (l’Aide Sociale à l’Enfance), les amis, la famille. Il cherche à comprendre le déterminisme social dans une vie depuis le départ vouée à la violence et à la peur. Violence de la part des hommes : du père, d’abord sur la mère, puis du père de la famille d’accueil. Quand on n’a connu que ce genre de comportements de la part des hommes, est-il vraiment étonnant que Laëtitia ne soit pas partie en courant ce sinistre soir du 18 janvier 2011 lorsqu’elle a croisé la route de Tony Meilhon ? Tout en elle aurait dû la pousser à fuir, lanterne rouge allumée au fond de son inconscient. Mais voilà, elle n’était pas armée pour se défendre contre ce type d’individus. Un mot gentil, une paire de gants offerte et elle s’est livrée, confiante, tant ce genre d’attentions ne lui était pas familier.

L’enquête est aussi l’occasion de retracer le parcours du tueur, au procès duquel assistera l’auteur. N’exprimant aucun regret et n’ayant jamais collaboré avec la justice, il est lui aussi issu du même milieu que sa victime. Triste reproduction de la violence et du manque constant d’attention, ils se sont reconnus, l’espace de quelques heures, avant que Meilhon ne laisse éclater ses frustrations dans le crime. Le meurtre de la jeune fille aurait-il pu être évité ? Condamné à de multiples reprises pour violences et vols,  l’auteur des faits aurait du bénéficier d’un suivi particulier en milieu ouvert à sa sortie de prison. Suivi qui n’a pas été mis en place faute de ressources suffisantes. Mais cela aurait-il permis à Meilhon de ne pas tuer ? Il est permis d’en douter tant son parcours le conduisait tout droit vers le crime. Sa précédente compagne avait déjà alerté sur la dangerosité de l’individu.

L’auteur se glisse dans la peau de Laëtitia, nous fait revivre les dix-huit années de sa trop courte vie. Messages Facebook, premières amours, indépendance en scooter, comment vit-on quand la vie ne nous a rien donné ? Page après page, on découvre le visage de Laëtitia, sa personnalité, sa réserve face à son passé et ses tentatives pour s’en sortir. Le monde des jumelles Perrais est celui où les femmes se font frapper, harceler, caresser sans être consentantes, violer même et tuer. C’est toute une société que ce fait divers interroge.

Mais ce qu’Ivan Jablonka démontre, c’est que même si Laëtitia a subi l’impensable toute sa vie, au dernier moment, elle a dit non à Meilhon. C’est pour cela qu’il l’a tuée, pour la faire taire. Mais elle est morte en femme libre.

Enfin.

Christèle

Laëtitia ou la fin des hommes : Ivan Jablonka Prix littéraire Le Monde 2016

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5 réflexions sur “Laëtitia

  1. Christèle, quelle belle conclusion pour cet admirable comportement de Laëtitia en dépit de toutes ces épreuves ; je suis de ceux/celles qui croient qu’il n’y aucune vie qui n’ait un sens, ne serait-ce que de réfléchir au mot « prédestination » …. sociale, culturelle, sociétale … Vaste sujet ô combien !!!

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