Cartographier le bonheur

Il y a vraiment des gens qui n’ont que ça à faire ! Cartographier le bonheur, se creuser les méninges pour qui et pourquoi ? Puisqu’on nous répète que « ça ira mieux demain », qu’il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre ! Foutaises que d’attendre sagement le retour de la consommation, de la confiance des ménages et des investisseurs ? Un Mars, et ça repart…

Restons bien dans nos cages, telles des souris, disent en substance des dirigeants. Tel Mario Draghi, jouant à injecter du cash dans les rouages de la grande machine économique. Regardez bien son visage : mais où est passée sa joie de vivre, à l’italienne ? Loin du jovial Mario de Nintendo. Pendant ce temps, une tribu hétérogène de sceptiques-exaltés (non, ce n’est pas incompatible) se demandent où en est le bonheur dans le monde. Y a-t-il un bonheur pour l’homo œconomicus ? Face à l’obsolescence, au sentiment de manque, l’envie et la peur de manquer sont-ils des voies qui nous mènent au bonheur ? Ou simplement à de petits plaisirs éphémères, jamais durables ?

Brice Gruet enseigne la géographie à Paris-Créteil et ne s’en contente pas. Ainsi l’un de ses projets a-t-il été de cartographier le bonheur. Projet un peu fou, a priori farfelu ou un peu tabou. Car nous n’aimons guère plaisanter à ce sujet, encore moins se comparer à nos voisins. Question de fierté… Qu’il est risqué, pour l’ordre d’un pays, d’aller voir ailleurs si l’herbe y est plus verte, si les gens y vivent mieux ! Que de contrastes dans la perception d’être ou ne pas être heureux, d’un pays à l’autre. Ainsi les Américains se déclarent-ils plus heureux que les Russes. Les Polonais paraissent moins heureux que les Français. Adrian White, dans sa Carte mondiale de bonheur de 2006, nous faisait apparaître une réelle dichomotie entre d’une part les Pays du Nord (Europe et Amérique du Nord, principalement) et les Pays du Sud. Des contrastes à l’intérieur de ces zones pouvant être soit attribués à des différences économiques, soit à des niveaux différents de paix sociale et de stabilité politique. A l’exemple du Mexique vis-à-vis des États-Unis ou du Canada.

Mais pour cartographier le bonheur, il faut du temps pour le comprendre et plus encore, pour le mesurer. Neuf ans après, il y a eu la fameuse Crise de 2008, le creusement des inégalités y compris chez les « plus heureux » d’Amérique ou d’Australie… Alors tout est-il à refaire, est-ce peine perdue pour Brice Gruet, Adrian White, Claudia Senik et les autres ? Le voyage permet peut-être de mieux saisir les différences culturelles, les bonnes idées (économiques, politiques ou autres) et donc l’intelligence collective, parfaitement réparties de par le monde. Tel ce projet fou, cette utopie d’imbéciles-heureux du Bhoutan : le Bonheur National Brut ! Projet fêlé mais plus créatif et porteur de sens que nos slogans politiques occidentaux, qui tournent en rond depuis la fin des 30 Glorieuses. Étrange moment historique d’arrêt de la « croissance économique folle » suivie par la toute aussi folle dérégulation qui devait faire le bonheur… de qui au fait ? De simplement quelques uns, ni imbéciles ni même vraiment heureux, au final !

Pendant ce temps, Christian de Perthuis, professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine, partant du constat qu’avant le « développement durable » nous sommes surtout en pleine « crise durable ». En 2013, il dégaine son livre « Le capital vert. Une nouvelle perspective de croissance ». Car il faut bien redonner du sens et consoler l’immense majorité des croyants en économie. Loin des gros mots comme la « décroissance » ou la « sobriété », il faut bien emballer les idées, et si possible rester dans la norme du politiquement correct. Et puis le vert reste la couleur de l’espoir. L’espoir d’une économie transformée pour le bonheur et la santé de tous. Une façon pour le Nord de faire la paix avec le Sud, après des siècles d’esclavage et de pillages. Après l’humiliation de l’ethnocentrisme et de l’impérialisme culturel, cette marque d’arrogance si propre à l’Occident « donneur de leçons ».

La cartographie du bonheur devrait réconcilier aussi géographes et historiens, économistes et sociologues. Car on ne peut s’approcher du bonheur sans un soupçon de géographie, sans connaissance de la voie qui mène au sommet ! Revoici l’expérience optimale. Repassons chez Abraham Maslow et sa fameuse pyramide ou hiérarchie des besoins. Maslow, psychologue à ses heures, n’avait-il pas ouvert une nouvelle voie avec sa théorie de la motivation ? Étrangement, alors que ses découvertes sont apparues dans les années 1970, les formations au management et au marketing se sont jetées sur cette proie facile. Mais il suffisait de remplacer le mot « besoin » par « satisfaction » pour confondre cette pyramide avec une hiérarchie du bonheur individuel. Aussi riche soit-il, l’homme moderne peut-il facilement « se payer » l’ascension de cette délicate pyramide, dont le sommet passe par l’amour, l’estime de soi et l’accomplissement ? Car l’accomplissement de soi, si ce n’est pas le bonheur… ça y ressemble !

Laurent

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