Des vaches et des taureaux à Harvard !

L’erreur est humaine, même à Harvard ! William G. Perry, psychologue de l’éducation, racontait en 1963 l’anecdote d’un étudiant de mathématiques arrivé par erreur à un examen en sciences sociales. Alors que la plupart des étudiants auraient signalé leur erreur et ainsi évité l’examen indu, cet étudiant quelque peu joueur était resté. Il n’avait évidemment pas suivi le moindre cours, en l’occurrence en anthropologie culturelle. L’ironie du sort voulut que cet étudiant subversif et free rider obtint la note maximale. Les autres étudiants (ceux de sciences sociales) avaient tous eu une note inférieure, n’arrivant pas à prendre assez de recul par rapport aux enseignements reçus.

A la lecture du sujet, l’examiné-clandestin avait pressenti qu’un avis critique, balançant le pour et le contre, pourrait plaire au correcteur – dont il ignorait par ailleurs parfaitement la personnalité. L’étudiant avait fait sensation en terminant sa prose par une prise de distance opportune.

Perry, au-delà de l’anecdote, identifie deux types d’attitudes, entre conformisme et anticonformisme, entre attachement aux cours et prise de distance. Il qualifie de cows les étudiants qui disposent d’un maximum d’informations sur le contenu du cours, mais sans pouvoir identifier ce qui est pertinent et ce qui l’est moins. Les bulls, au contraire, sont probablement moins scolaires, moins laborieux. Leur attitude est assez souvent borderline. Par conséquent ils ne peuvent plaire qu’à une frange de la communauté enseignante.

Les cows sont très attachés aux détails, souvent appris par cœur ou presque. Ils restent proches du réel et du concret. Les bulls, plus fougueux et critiques, sont plus enclins à aller vers l’abstrait. Perry soulevait d’après ses observations que les cows prenaient les bulls pour des rêveurs et des imposteurs. Quant aux bulls, ils traitaient volontiers les cows de fayots incapables de penser par eux-mêmes !

A l’époque (années 1960), les cows avaient une meilleure image que les bulls. Les cows symbolisaient ces gros bosseurs méritants. Les bulls étaient facilement épinglés pour leur manque d’assiduité (qui fut totale dans l’exemple de l’étudiant de mathématiques devenu passager clandestin en sciences sociales !) et leur moindre servilité. C’est que l’enseignant peut se sentir trompé, bluffé voire dépassé par la charge fulgurante du bull.

Mais au-delà de l’image des étudiants auprès de leurs enseignants, Perry relève une véritable gêne pour les étudiants qui en général révisent moins que d’autres et obtiennent pourtant de meilleurs résultats. Comme si au-delà des acquis, une part d’inné ou un talent naturel au « baratin » permettait aux bulls de s’en sortir. Le bullshit des cancres qui s’en tirent finalement bien renvoit aussi au rapport au savoir et à son acquisition.

Les cows seraient des dualistes ou des absolutistes du savoir, opposant le vrai et le faux sans trop laisser de place à la nuance. Les bulls, au contraire, seraient des relativistes, laissant la porte grande ouverte à la subjectivité de la perception et au contexte. Un demi-siècle plus tard, les bulls ont été davantage acceptés et intégrés dans le milieu académique. Mais il flotte toujours une impression d’esbroufe quand on les compare aux bûcheurs que sont restés les cows

Laurent

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