Les sorciers du discours

Dans le roman de Laurent Binet la 7ème fonction du langage, enquête policière sur la disparition de Roland Barthes, la soif de pouvoir des élites intellectuelles parisiennes les conduit (et conduit le lecteur) à une prétendue baguette magique. Ce nouveau Graal, c’est la fonction performative du langage, issue de son usage poétique et esthétique. Un peu à l’image d’un tableau dont l’esthétique nous bouleverse et nous illumine, avec un avant et un après !

Dans le monde réel, les sorciers du discours œuvrent au quotidien dans les sphères commerciales (avec leurs concepts marketing plus ou moins fumeux mais bel et bien vendeurs) et, par contagion, dans les sphères étatiques (communication politique nationale ou locale, avec un pic discursif pendant les campagnes électorales). Le blabla commercial d’une part, et celui appris naguère à l’ENA d’autre part, sont en fait de proches cousins.

L’humain ayant compris depuis longtemps le pouvoir subtil du silence et du mépris, disqualifie et calomnie à tours de bras, avec la protection suprême des grands chefs de tribu (tribu médiatique, tribu politique, tribu financière). Aujourd’hui point de silence pour authentiquement écouter l’autre, mais un silence utilisé contre l’autre, pour l’invisibiliser, car l’autre est perçu comme foncièrement dangereux !

Une fois le « ménage fait », une fois évincés les « mauvais coucheurs » et autres « esprits divergents » – habilement requalifiés en escrocs, complotistes voire dangereux éco-terroristes comme le fut naguère Mandela ou, plus loin encore, un certain Jésus de Nazareth – la voie est libre. Un véritable boulevard apparaît pour les grands communicants. C’est l’heure de la récréation verbale !

Les sorciers du discours peuvent être de sexe féminin, mais la tradition patriarcale et son penchant pour la joute verbale et l’agressivité tend à maintenir le crachoir davantage du côté d’un P. Praud ou d’un C. Hanouna que du côté de telle ou telle « jolie chroniqueuse » reléguée de facto au second rôle. Rares sont les observateurs indépendants suffisamment influents pour dénoncer le ridicule du décalage entre les paroles et les actes, entre les promesses (commerciales ou politiques) et les faits.

Et pourtant, à des fins tant morales que performatives, on nous rebat des oreilles depuis nos plus jeunes années sur l’intérêt de ne pas mentir, de ne pas tromper l’autre, et de rester factuel, droit dans ses bottes. Marchands d’assurances, de vaccins ou d’armes non-létales semblent s’être assis sur ces vieux principes. Et pourtant, ne dit-on pas qu’en amour la seule chose qui compte, ce ne sont pas les mots et les promesses, mais les preuves ?

Alors le bateau peut bien couler, nous assistons sidérés à tout ce petit manège, tels les invités du banquet gaulois (cf. Astérix) au discours chanté (comme une casserole) du barde Assurancetourix. Il nous casse les oreilles et, à la fin de chaque histoire, cela se finit mal pour lui. Qu’il se brûle les ailes comme Icare, tant pis on l’aura prévenu. Mais pour le bien de tous on aurait juste préféré que cela ne se transforme pas en un pugilat voire un incendie planétaire !

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