Verchaix : Interview de Fernand et Thérèse, 92 et 88 ans

En direct de VerchaixFernand

Pour ce début d’année, nous avions envie de nous tourner vers nos anciens et d’écouter leur parole. Nous sommes donc allés à Verchaix chez Fernand et Thérèse, respectivement 92 et 88 ans, dans leur chalet aux allures de guinguette, illuminé par une guirlande de Noël. Ils nous reçoivent dans leur cuisine avec leur chienne, qui dort sur le canapé. Ils ont tous les deux un beau regard bleu plein de douceur et de malice.

-Bonjour Fernand, bonjour Thérèse. Dites-nous un peu qui vous êtes ?

-Fernand : « Je suis né en 1921 à Verchaix. Nous avons 2 enfants, 6 petits-enfants et 6 arrière-petits-enfants. Bientôt 66 ans de mariage, vous vous rendez compte ! On va devenir des bêtes de foire : ça n’existe plus les couples qui restent mariés si longtemps. (il sourit à sa femme)»

-Thérèse : « Je suis née en 1925 à Taninges. On s’est rencontrés au bal musette avec Fernand. » (elle sourit) On aime toujours beaucoup la musique. »

-Fernand : « Bien sûr, on aime la musique et danser aussi, la valse ! Il y a encore 10 ans, on dansait la valse tous les dimanches au col ! » (Fernand fredonne une valse et Thérèse l’accompagne)

– Racontez-nous votre enfance.

-Fernand : « Ce n’était pas comme maintenant, ah ça non. Parfois, on ramassait un coup de pied au derrière. Maintenant les enfants, il ne faut plus les toucher, même avec le doigt ! Pourtant parfois, un coup de pied au derrière rapporte beaucoup d’argent ! On s’en souvient toute sa vie. »

-Thérèse : « On montrait ses mains propres le lundi matin à l’école. Et ses pieds aussi. On était obligés de laver les deux car on ne savait jamais lequel on allait nous demander de montrer ! »

-Fernand : « On avait des sabots, ah ça faisait du bruit quand on marchait. On ne mangeait pas comme maintenant. Une soupe avec du pain dedans et voilà. Ah je me souviens quand on a eu la cantine… J’avais 8 ans. Hmmmm… (Fernand a le sourire heureux qu’il devait avoir à l’époque) c’était bon la cantine. On avait des légumes et un peu de viande, et surtout un DESSERT. »

-Fernand : « Quand j’étais jeune, on avait les veillées, 2 fois par semaine environ, chez les uns ou les autres. On ne dinait pas, juste un petit casse-croute, du pain et de la tomme avec un café. Après on chantait, et il y en a toujours un qui sortait l’harmonica. »

-Thérèse : « C’était si joli quand ils jouaient à 2 harmonicas en même temps ! Personne ne connaissait la musique, on chantait pour leur donner l’air et ils trouvaient les bonnes notes. Ils devaient avoir la musique en eux, quand même, pour jouer juste comme ça. »

Thérèse

-La vie des enfants était plus dure qu’aujourd’hui ?

-Fernand : « Et comment ! Je me souviens que mon père m’a donné ma première faux, j’avais 9 ans. C’était dur le mouvement de la faux, ça me faisait mal, alors je me serrais le ventre avec une molletière. On rentrait le bois et il ne fallait pas s’aviser de ne pas aider. Les enfants devaient faire leur part du travail. »

-Thérèse : « On devait changer de blouse en rentrant de l’école. Moi mon père est mort à 42 ans alors ma mère est restée seule avec 5 enfants. »

-Fernand (ému) : « Toi c’était encore plus dur chez toi… »

-Thérèse : « On ne pouvait pas labourer alors on travaillait chez les autres, par exemple, on leur faisait la lessive ou du travail dans le potager. Pour 2 jours de labeur, un voisin nous faisait un jour de labour. Le travail ne tue pas, c’est trop bien manger et ne rien faire qui tue ! » (elle sourit)

-La conversation s’engage sur l’agriculture et en particulier biologique :

-Fernand : « L’agriculture bio, ah je me gausse ! Il n’y a plus rien de bio. Les prés sont tout infectés. Les cochons mangent des boulettes maintenant. Et les vaches, même au col, là-haut, elles mangent des croquettes en complément de l’herbe. Il parait que ça ne suffit plus l’herbe. Il faut produire plus. C’est comme le lait, maintenant on trait avec une machine. Mais ce n’est pas bon : le lait c’est des fibres. Quand on le fait passer dans tous ces tuyaux, ça brise les fibres, il ne vaut plus rien le lait. »

-Thérèse : « Avant on ne traitait pas les légumes, les cultures… On mettait de la cendre sur les rangées de haricots pour tuer les pucerons. Au matin, ils étaient tous raides les pucerons… Maintenant ça ne marche plus : on a beau mettre de la cendre, ça ne les tue pas ! Ils sont vaccinés les pucerons… Il y a tellement de poison partout, dans la terre, dans l’herbe. »

-Fernand : « L’homme s’adapte… même aux cochonneries. Mais à quelle allure ? C’est ça la question. Ça a basculé tellement vite. »

-Thérèse : « On ramassait les doryphores à la main sur les pommes de terre. On les mettait dans une petite boite… On ne traitait pas les pommes de terre à l’époque. Maintenant on ramasse les fruits verts. Il faut que ça brille aussi, les pommes sont toutes vernies. Avant on mangeait des pommes piquées, on n’avait pas besoin qu’elles soient toutes brillantes. »

-Fernand : « Le problème c’est qu’il n’y a plus d’abeilles ! Tout le monde fauche en même temps maintenant et on enlève les fleurs. On ne se demande plus s’il reste à butiner pour les abeilles. Maintenant les abeilles sont plus en sécurité en ville. Il parait qu’on met des ruches sur les toits des gratte-ciels. Elles butinent les fleurs des jardins publics. Il y a presque plus de fleurs différentes en ville qu’à la campagne ! »

-Thérèse : « C’est comme l’eau. Maintenant elle est traitée, analysée. Tous les mois, il y a cette personne qui vient analyser notre eau. Mais elle ne nous donne jamais les résultats… »

-Fernand : « Avant on buvait l’eau qui descendait du ruisseau de Verchaix. L’eau était bonne. »

-Quand est-ce que vous avez vu les choses changer ?

-Fernand : « Ça a basculé il y a 40 ans environ. Avant on était 45 à monter le lait à la laiterie. Maintenant ils sont 2… Avant on faisait notre blé, notre avoine pour les chevaux, notre orge. On avait assez de blé pour faire notre pain. On allait au moulin pour moudre la farine. »

-Thérèse : « Tu te souviens, on faisait des betteraves pour nourrir les vaches. Et on mélangeait à de la poussière de blé. Oh c’était dur…. »

-Justement, quels progrès avez-vous considérés comme bons, comme vraiment utiles ?

-Thérèse s’écrie : « La machine à laver ! Et le frigo et le congélateur. »

-La lessive, c’était comment avant ?

-Thérèse : « C’était dur, ça prenait une journée. On faisait bouillir le linge à la lessiveuse et on arrosait le linge pour le faire blanchir. Ensuite on allait rincer au torrent. On mettait la lessiveuse sur la luge et on se retrouvait à genoux pour rincer le linge. On n’avait pas de gants, qu’est-ce qu’on avait froid. Alors on emmenait une marmite d’eau bouillante pour se réchauffer les doigts. Parfois on tombait avec la luge et la lessiveuse ! »

-Cela parait difficile à croire aujourd’hui pour les jeunes générations !

-Thérèse : « Il aurait fallu filmer notre vie pour que les enfants d’aujourd’hui comprennent. Ce n’est pas imaginable sinon. On mettait les bottes de foin sur les luges aussi pour les transporter. Et on n’avait pas de gants, juste des mitaines, et bien sûr nos sabots ! Tu te souviens Fernand, des chaussettes en laine de mouton ? »

-Fernand : « Ca piquait !! Qu’est-ce qu’on était mal ! Et les chemises de toile écrue… »

-Thérèse : « Ca c’était pour les garçons. On n’en  mettait pas mais il parait que ça grattait aussi. Et puis il n’y avait pas de slips… On rabattait les pans de la chemise… On était tous égaux devant les difficultés, la rigueur de la vie quotidienne.»

-Finalement, le progrès, c’était aussi d’avoir des gants (et pas seulement le dimanche pour cacher ses crevasses et ses engelures), des vêtements chauds et agréables à porter ?

-Fernand sourit : « Ah oui, ça c’est sûr ! Et puis les médicaments aussi. On a pu se soigner mieux que dans le temps. La pénicilline, ça c’est un vrai progrès. »

-Thérèse : « Mais on se soignait bien quand même ! (ils ne sont pas tout à fait d’accord). C’est sûr que les bronchites duraient 15 jours. On n’allait pas à l’école pendant longtemps. Maintenant les enfants, il faut qu’ils soient guéris le lendemain… On mettait les ventouses sur la poitrine pour faire sortir le mal. Et puis les cataplasmes de farine de lin avec de la moutarde dedans. On les appliquait sur la poitrine. Ca marchait bien ! Pour la gorge, on prenait du miel, quand on en avait.  Je me souviens, ma mère nous mettait aussi de la ouate thermogène, sous  nos vêtements. On la faisait chauffer sur le poêle. Après ça grattait, ça piquait… »

-Fernand : « Nous, on nous la mettait pour s’endormir, pas la journée… Ce n’était pas agréable ! »

-Que vous ont apporté vos parents ? On dit souvent, de la génération d’avant, qu’ils nous ont apporté des valeurs ou une certaine forme de sagesse. Les vôtres étaient du XIXème siècle.

La question les surprend un peu.

-Fernand : « Je ne sais pas… On a fait pareil qu’eux, la moitié de notre vie. On a continué, on a vécu comme eux. »

-Thérèse : « On ne se posait pas la question. On répétait les gestes, on faisait pareil. Ce n’était pas comme maintenant. Le progrès galope, ça va trop vite ! »

-Fernand : « Mon père avait fait 7 ans de régiment, comme il avait fait la guerre de 14. Il en parlait avec ses anciens camarades de guerre. Moi j’écoutais… Nos parents nous donnaient un modèle : la charité, les gestes qu’il fallait faire pour le quotidien, pour cultiver, pour se nourrir. Après le progrès est venu. La vie a complètement changé. Les tablettes répondent à notre place maintenant, il n’y a même plus besoin de faire d’efforts. (il fait le geste de faire défiler les pages tactiles !) »

-Vous vous intéressiez à l’actualité ?

-Fernand : « Moi j’ai eu la radio en 1942 ! On n’avait pas de journaux, juste le Messager (gazette locale). Je me souviens, la première fois que j’ai allumé la TSF. C’était le Tour de France, et j’ai entendu « Robic s’échappe dans le col ! » C’était incroyable de se croire sur le Tour de France. A l’époque Robic était un grand champion. »

-La TSF en 1942, c’était un peu risqué… Vous n’avez donc pas pu entendre l’appel du Général de Gaulle en 1940.

-Fernand : « Ah non. Mais oui, il fallait faire attention. Il fallait fermer les volets, couvrir les fenêtres et se méfier tout le temps. Les Boches étaient à Samoëns… (les Allemands, note à l’attention des plus jeunes) »

-Parlez-nous de la guerre…

-Fernand : « Moi je n’étais pas pétainiste, mais je reconnais que Pétain avait compris une chose : il faut occuper la jeunesse. C’est pour cela qu’il a monté les chantiers de jeunesse. Ca ne rigolait pas hein, c’était dur, avec le drapeau, les corvées etc… C’était la rigueur militaire. Sans tabac, sans pinard, sans bidoche, on chantait… Mais tous les chefs de maquis, il faut se rappeler qu’ils ont été formés par les chantiers de jeunesse. Moi j’avais 20 ans en 1941, quand j’y suis allé. Après ces chantiers se sont transformés en maquis. »

-C’est dur d’avoir 20 ans en 1941. Normalement, c’est l’âge de l’espoir, de l’avenir. Vous c’était la défaite.

-Fernand : « C’était la Débâcle, même ! Moi je ne voyais pas d’avenir. Les Allemands arrivaient comme une vague. Rien ne semblait pouvoir les arrêter. Et puis la guerre, ce n’est pas beau… Je me souviens à la Libération quand on a tondu les filles sous le gros tilleul à Samoëns… (sa voix se brise, il a les larmes aux yeux) Elles n’avaient rien fait de mal… C’étaient juste des femmes et eux c’étaient des hommes. Elles avaient juste un peu rigolé… Non ce  n’est pas joli. Et dans le maquis aussi, il y a eu de vilaines choses. Tu te souviens de François Bruyère ? »

-Thérèse : « Ah oui, je me souviens. Il était un peu grande gueule mais c’est tout ce qu’il avait fait de mal. Il avait parlé des uns, des autres, c’est tout. »

-Fernand : « Il a croisé  deux ou trois excités, qui l’ont emmené dans le maquis. Il est resté prisonnier avec eux quelque temps. Et puis d’un coup, l’ordre est tombé, mais d’où ? Il fallait exécuter François Bruyère…. (Fernand est très ému encore). Ils lui ont fait creuser sa tombe. Alors, il a creusé, François, le trou qu’on lui avait demandé. Et puis ils lui ont tiré une balle dans la tête… Au printemps, on voyait dépasser les pieds, sa famille est venue le chercher pour l’emmener à Paris. »

-Thérèse : « On ne peut pas le croire. Parfois on est dépassés… C’est sauvage. Oh non, je ne voudrais pas revivre ces années de guerre. »

-Comment cela s’est passé après la guerre ? Comment passer par-dessus toutes ces horreurs ?

-Thérèse : « Personne ne dit rien. On ne veut pas faire d’ennuis. On essaie d’oublier… »

-Quel est l’homme politique qui vous a marqué ?

-Fernand : «  C’est de Gaulle bien sur. Les Français sont des veaux !La droite Française est la plus bête du monde ! – Les pisse-vinaigre ! Ah il en a dit des choses. Et puis il en a fait des choses aussi. Il était du bon coté pendant la guerre. »

-Que représentent pour vous les 30 Glorieuses ?

Ni Fernand ni Thérèse ne connaissent cette expression de l’économiste Jean Fourastier, mais ils confirment que cette période était heureuse.

-Fernand : « La croissance, c’est surtout qu’il fallait reconstruire. Il n’y avait pas de chômage. La terre avait de la valeur à ce moment-là. Les familles se prêtaient de l’argent entre elles. Beaucoup de gens avaient des dettes, mais localement : avec des copains de guerre ou des voisins, ou de la famille. Il y avait deux ou trois familles qui prêtaient de l’argent à pas mal de monde. Alors à noël, on payait les intérêts… on venait boire un coup en même temps. »

-Vous n’aviez pas de banque ? Pas de compte bancaire ?

-Fernand : « Non, on avait juste un livret de Caisse d’Epargne pour mettre les étrennes qu’on nous donnait. C’était une belle époque, 1960-1980. On était embauchés partout.»

-Thérèse : « Ce n’étaient pas des grosses payes mais c’était bien quand même. Tu te souviens, quand tu demandais des augmentations à ton patron ? »

-Fernand rit : « Il avait toujours perdu son carnet ! Du coup je le menaçais de partir et il me disait Tout de suite, les grands mots ! »

-Et la crise de 1973 ?

-Fernand : « On n’a pas tellement été touchés. Ca ne changeait pas grand-chose pour nous. »

-Thérèse : « Ah si, l’heure d’été, pour traire les vaches ! Elles ne s’habituent pas !

-Et aujourd’hui ? Que pensez-vous de la situation de la France ?

-Fernand : « On prend toujours les informations le soir. Les speakerines, je les « tignasserais » bien un peu. Elles n’articulent pas ! Broobbrrrppppmm, on ne comprend rien ! Moi je trouve qu’il y a beaucoup de négatif dans les infos. On peut se moquer du Président de la République, maintenant… On nous dit tout le temps que la France est foutue. Mais non elle n’est pas foutue, la France, elle a de la ressource ! Ca leur écorche la bouche de dire qu’il y a un petit mieux, une petite reprise. »

-Quelles sont les ressources de la France justement ?

-Fernand : « La construction, on construit partout ! Moi je parle plus de la Haute-Savoie. C’est un pays de cocagne ! Dans le journal, il y a des pages entières d’annonces qui recherchent des charcutiers, des charpentiers. Pourquoi ? C’est sale la viande ? Si on veut travailler, on travaille, mais il ne faut pas être fainéant. Maintenant les jeunes, ils ne veulent plus travailler le w-e, ou monter au col s’occuper des bêtes. Moi je ne me plains pas : nos enfants sont à la retraite et tous nos petits-enfants travaillent. Il y en a un qui est dans la construction, un qui est en Suisse. Il y en a même un qui a une voiture de fonction. Vous vous rendez compte ? Il ne paie même pas l’essence ! »

-Finalement qu’est-ce que vous pensez de tout cela ?

-Fernand : « Tout a basculé ! Il n’y a plus rien qui ne ressemble à rien ! Maintenant, il y a des gratte-ciels et des jardins publics. »

-Alors pour être heureux, quelle est votre recette ?

-Fernand : « Il faut être optimiste ! Et aussi en bonne santé.

-Thérèse : « Oui mais parfois, on meurt même si on est en bonne santé…

-Fernand : « Toi tu as toujours été moins optimiste que moi. (Il chuchote : elle met des lunettes noires souvent… !) Alors il faut chanter : ça ira mieux demain ! (Fernand chante et Thérèse rit) On vit au jour le jour. Quand on est en bonne santé, il faut être content. »

Pour en savoir plus :

http://hier-a-samoens.over-blog.com/article-ecole-de-verchaix-1930-109392415.html pour voir la photo de classe de Fernand en 1930

http://www.verchaix.com/ Office du tourisme

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Une réflexion sur “Verchaix : Interview de Fernand et Thérèse, 92 et 88 ans

  1. Pingback: Ils sont fous ces Gaulois ! | light up my mind

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