L’Art du Hors-Sujet

Qui ne se souvient de son prof de français insistant, au collège puis au lycée, sur la nécessité d’être rigoureux lors d’une rédaction. Rigoureux dans la compréhension, l’analyse du sujet, de la question posée. Rigoureux dans la construction de la réponse, pour « coller » fidèlement au sujet. Halte au hors-sujet ! Sueurs froides le jour J de l’épreuve écrite du baccalauréat !

Ai-je bien répondu à la question posée ?

Que sont devenues ces injonctions de rigueur et de cohérence lorsque nous sommes devenus adultes et responsables, à l’occasion d’un autre jour J : celui des élections ? Nous entendons déjà les nombreux partisans de l’abstention justifier leur acte et défendre leur position « morale », logique et aucunement « hors-sujet ». Ceux-là devaient déjà être des tire-au-flanc, des indomptables à l’école ! Nous pouvons comprendre que refuser de voter ce soit un geste politique libre et éclairé. Le signe d’un rejet en bloc du système. Le signe d’un refus des sirènes extrémistes (un « non » au vote sanction). La preuve grandissante d’une prise de distance critique du peuple face à l’offre politique existante.

Reste la masse de celles et ceux qui, bien disciplinés et sûrs de leur sens du devoir civique, seront allés voter. Nul ne saura jamais, malgré toutes les techniques statistiques, combien exactement ont répondu « hors-sujet » ! Combien auront confondu enjeu local et national, enjeu européen ou national ? Combien auront confondu choix parlementaire et référendum pour ou contre l’UE ? Combien, du côté des candidats et leurs partis comme du côté des électeurs, auront vraiment gâché cette occasion réelle de démocratie. Mais tous resteront responsables de cet énième vote perdu !

François Lenglet, dans « La fin de la mondialisation » nous avait averti de l’entrée du monde dans un cycle de repli sur soi, de protectionnisme. La crise c’est du pain béni pour le populisme, l’intolérance, les pulsions les plus irrationnelles. Pour crier haut et fort « j’existe », l’électeur lambda effrayé par la crise économique, sociale et sociétale, se laisse donc aller au hors-sujet. Mais il n’est pas seul à la manoeuvre ! Imaginons un instant qu’à la place du scrutin européen il s’agisse d’un projet d’entreprise ou d’association. Le sentiment d’appartenance, la proximité entre employeurs et employés ou entre sociétaires, provoquerait sans aucun doute une toute autre réaction, plus logique et responsable face à un vote négatif. Nul doute que le chef d’entreprise ou le président d’association ne tarderait pas, face à un vote sanction, à prendre le taureau par les cornes et exiger un dialogue, une réunion, des explications. Personne en effet n’aurait intérêt à tourner la page suite à un malentendu. C’est pourtant ce qui va se passer une fois de plus, une fois les élections terminées dans une ambiance de déni généralisé des « grands partis », jouant à stigmatiser l’horrible victoire des extrémistes et autres dangereux aliénés de la scène électorale.

D’où la question européenne de sonMissing the target leadership. Au fond, sans la présence du prof de lettres, gardien du temple de la rigueur intellectuelle, l’électeur ne sait plus où aller et perd la raison. En plein paradoxe, l’UE qu’on accuse de manquer de sens démocratique (image désastreuse de la Commission Européenne et de sa horde de fonctionnaires) se retrouve sanctionnée lors de l’exercice le plus démocratique qui soit (suffrage direct). La réaction est épidermique et compulsive.

Oui mais voilà, la citoyenneté ne s’apprend pas sur les bancs de l’école. Il lui faut du temps pour mûrir en chacun de nous. Mais la perte de sens l’empêche de s’épanouir, tandis que la technologie nous éloigne peu à peu de notre sensibilité réelle, freinant notre empathie, perturbant notre bon sens. A côté de ce reflet terrifiant de notre société, nous retrouvons celles et ceux qui, ex-déçus du status quo, souvent jeunes et dynamiques, prennent leur destin en mains. L’engagement associatif et l’entrepreneuriat solidaire donnent du sens à ceux qui l’exercent et à ceux qui en bénéficient. L’exercice est on ne peut plus démocratique, libre et responsable, quitte à parfois prendre de vitesse l’ancienne école et ses lois en retard d’un métro. A l’image du jardin des Lentillères à Dijon, non sans rappeler ceux de Pologne et d’ailleurs. Cet engagement responsable va à l’encontre de nos vieux réflexes jacobins et de l’illusion française de l’assistanat (« on s’occupe de tout »). Tant pis pour ceux qui trouveront cette réponse encore trop « hors-sujet », hors-cadre !

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Une réflexion sur “L’Art du Hors-Sujet

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