Lecture à voix haute : mode d’emploi

Depuis quand n’avez-vous pas lu un livre à voix haute ? Sans doute depuis les cours de Français de 1ère si vous avez suivi le cursus classique. Depuis le collège, sinon, où le prof vous demandait d’ânonner une scène de Tartuffe de Molière. La lecture était alors le pire des supplices devant une classe qui au mieux dormait, et au pire riait de votre diction.

Vous reconnaîtrez qu’il n’est pas facile d’apprendre à aimer la lecture dans de telles conditions.

lecture

Si vous êtes observateur, vous remarquerez une chose : ce sont plus souvent les élèves qui lisent à voix haute dans la classe, que les profs. Pourquoi ?

Pourtant, rien n’est plus doux qu’une lecture offerte. On l’accorde aux enfants, mais plus rarement aux ados et encore moins aux adultes.

La lecture à voix haute suppose de maîtriser suffisamment l’exercice. Déclamer un texte ne s’impose pas, il faut pouvoir y mettre des sentiments, un rythme, la vérité des personnages. Il faut surtout …aimer lire et avoir envie de faire partager cet amour.

Alors pourquoi ceux qui savent lire à voix haute n’en font-ils pas profiter les autres, à commencer par l’enseignement ? Comment, sinon, aimer un texte qui demande un trop gros effort ?

La lecture offerte permet à l’auditeur de s’abandonner au texte, de goûter chaque mot. Elle permet de basculer dans l’imaginaire, même lorsque le niveau de lecture est insuffisant à la base.

Aucun adolescent ne devrait être laissé seul avec un pavé à lire pour les vacances… le dégoût de la lecture commence dans cette immense solitude imposée. Pas étonnant que la majorité de la population n’aime pas lire, après un tel traitement.

Aimer lire, c’est » tomber en amour », comme disent les Québécois. L’objectif de l’enseignement devrait être d’arriver à susciter cette étincelle chez les jeunes, et de leur faire éprouver le manque, en stoppant l’histoire à un moment critique.

Comment ? En trouvant LE livre qui fait vibrer.

La lecture à voix haute permet d’élargir le champ des possibles, en proposant aux ados ou aux adultes, un panel d’émotions dans lequel piocher.

 Le mieux est de plonger dans un livre, sans rien en connaître, sans a priori.

“Je voudrais que vous m’appreniez à lire et à écrire, s’il vous plaît”, dit Mondo.
Le vieil homme restait immobile, mais il n’avait pas l’air étonné.
“Tu ne vas pas à l’école ?”
“Non monsieur”, dit Mondo.
Le vieil homme s’asseyait sur la plage, le dos contre le mur, le visage tourné vers le soleil. Il regardait devant lui, et son expression était très calme et douce, malgré son nez busqué et les rides qui coupaient ses joues. Quand il regardait Mondo, c’était comme s’il voyait à travers lui , parce que ses iris étaient si clairs. Puis il y avait une lueur d’amusement dans son regard et il dit :
“Je veux bien t’apprendre à lire et à écrire, si c’est ça que tu veux.” Sa voix était comme ses yeux, très calme et lointaine, comme s’il avait peur de faire trop de bruit en parlant.
“Tu ne sais vraiment rien du tout ? ”
“Non monsieur”, dit Mondo.
L’homme avait pris dans son sac de plage un vieux canif à manche rouge et il avait commencé à graver les signes des lettres sur des galets bien plats. En même temps, il parlait à Mondo de tout ce qu’il y a dans les lettres, de tout ce qu’on peut y voir quand on les regarde et quand on les écoute. Il parlait de A qui est comme une grande mouche avec ses ailes repliées en arrière ; de B qui est drôle, avec ses deux ventres, de C et D qui sont comme la lune, en croissant et à moitié pleine, et O qui est la lune tout entière dans le ciel noir. Le H est haut, c’est une échelle pour monter aux arbres et sur le toit des maisons ; E et F, qui ressemblent à un râteau et à une pelle, et G, un gros homme assis dans un fauteuil ; I danse sur la pointe de ses pieds, avec sa petite tête qui se détache à chaque bond, pendant que J se balance ; mais K est cassé comme un vieillard, R marche à grandes enjambées comme un soldat, et Y est debout, les bras en l’air et crie : au secours ! L est un arbre au bord de la rivière, M est une montagne ; N est pour les noms et les gens saluent de la main, P dort sur une patte et Q est assis sur sa queue ; S, c’est toujours un serpent, Z toujours un éclair ; T est beau, c’est comme le mât d’un bateau, U est comme un vase. V,W, ce sont des oiseaux, des vols d’oiseaux ; X est une croix pour se souvenir.
Avec la pointe de son canif, le vieil homme traçait les signes sur les galets et les disposait devant Mondo.

J. M. G. Le Clézio – Mondo et autres histoires

J’ai le souvenir d’une institutrice de maternelle qui a pris de longues heures pour nous lire « Le merveilleux voyage de Nils Holgersson ».

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Pourtant, le texte était tout sauf simple pour des enfants de 5 ans, mais nous buvions ses paroles, tant elle mettait du coeur et de l’âme à nous faire partager le magnifique voyage de Nils avec les oies sauvages. J’ai relu ensuite ce livre mais il ne m’a jamais procuré les mêmes émotions que la première fois. Mais cette institutrice avait rempli l’objectif : donner envie de lire, de se replonger dans la même joie.

Nils avait la tête qui tournait et il eut les idées embrouillées pendant un bon bout de

temps. L’air sifflait et fouettait. Le vent grondait dans les plumes comme une véritable
tempête. Treize oies volaient autour de lui, cacardant et battant des ailes. Finalement, il
se ressaisit et comprit qu’il devait tenter de savoir où les oies le conduisaient. Mais il
n’avait pas le courage de regarder vers le bas. Cela lui donnait le vertige.
Les oies sauvages ne volaient cependant pas très haut, car sinon leur nouveau compagnon
de route aurait eu du mal à respirer. A cause de lui, elles volaient aussi moins vite que
d’habitude.
Enfin le garçon s’obligea à jeter un coup d’oeil vers la terre. Il vit alors comme une
immense nappe étendue sous lui, divisée en d’innombrables carreaux, grands et petits.
Tout n’était qu’angles et bords droits, rien n’était rond ni courbe.
– Qu’est-ce donc que ce grand tissu à carreaux ? dit-il sans s’attendre à une réponse.

Le merveilleux voyage de Nils Holgerson. Selma Lagerlöf

Où en étions-nous ? Oui, bien sûr, au mode d’emploi avec nos ados pour leur faire absorber les pavés indigestes des vacances, prescrits par des profs qui ne les interrogeront peut-être jamais dessus, ou alors à la manière d’une autopsie : « quel personnage entre en scène page 27 et parle par métaphores ? » Jocker….

Plutôt que de laisser vos ados seuls avec leur pensum, installez-vous confortablement avec eux et lisez-leur à haute voix le livre, en démarrant par la page 1 et ne leur lâchez pas la main tant qu’ils n’auront pas envie de tourner la page eux-mêmes. Cela vous paraît long ? Mais au moins, il auront lu le livre. Vous aurez également passé un moment avec eux et aurez partagé un moment particulier.

Tout le monde devrait pouvoir écouter un livre lu à haute voix… couché, assis, rêveur, sur une plage, dans un pré. Il n’y a pas de contre-indication pour le plaisir de lire, juste l’envie de partager des mots.

Christèle

Pour aller plus loin :

http://www.lireetfairelire.org/ Vous désirez consacrer une partie de votre temps aux enfants de votre région afin de leur permettre de développer leur goût pour la lecture, tout en leur donnant la chance de tisser des liens affectifs avec vous ?

http://www.pageblanchemalgretout.fr/notre-association/

http://www.lecture.org/l_association/association.html

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3 réflexions sur “Lecture à voix haute : mode d’emploi

  1. Toujours ce grand plaisir à découvrir tes articles, même sans les lire à voix haute! Cet hommage à l’oralisation est également soutenu par Elisabeth Nuyts qui souligne dans son ouvrage dédié au DYS (dyslexie, dyscalculie, dysorthographie, troubles de la mémoire) que la lecture à haute voix est une aide incontestable pour contrer ce véritable handicap.
    Alors mettions y du coeur, que diable!

  2. Pingback: Dessine-moi une école | light up my mind

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