Ode à Renaud

Renaud

Je ne sais pas vous, mais j’ai toujours aimé Renaud. Le chanteur bien sûr, pas le constructeur automobile… En allumant l’autre soir la télévision, je suis tombée sur un documentaire émouvant, retraçant le parcours de ce chanteur qu’on croit si bien connaître, mais qui se révèle bien plus complexe que son image dans les médias avec son blouson de cuir et son bandana. (Un jour un Destin)

Renaud c’est le cri d’une génération, celle qui n’a pas connu la guerre et qui essaiera désespérément de changer le monde, pour ne pas retomber dans le conflit qui a brisé leurs parents.

Renaud l’anar, le Titi Parisien, le révolté. Le gamin qui préférait aller écrire des poèmes devant les statues du jardin du Luxembourg au lieu d’étudier. Le môme choqué par la répression policière de la manifestation rue de Charonne, à laquelle participaient ses parents. En mai 68, à 16 ans il rejoint le comité Gavroche à la fac d’Assas et à la Sorbonne. Il milite déjà contre la guerre du Vietnam et l’arme atomique. Il fête ses 16 ans sur les barricades et chante sa première chanson à la guitare, dont le titre « Crève salope », choque son père.

Renaud est si mignon pourtant, qu’il est invité en 1975 par Danièle Gilbert à chanter dans son émission de télé à une heure de grande écoute. Mais le blondinet dégomme les bourgeois bien assis de l’ère Giscard d’Estaing en leur chantant « Camarade bourgeois« .

Camarade bourgeois,
Camarade fils-à-papa,
La Triumph en bas d’chez toi,
Le p’tit chèque en fin de mois,
Regarde-toi AH AH AH
Regarde-toi AH AH AH

Camarade bourgeois,
Camarade fils-à-papa,
T’as vraiment pas l’air con,
Quand tu sors le dimanche
Ton petit complet-veston
Et ta chemise blanche.
Regarde-toi AH AH AH
Regarde-toi AH AH AH

Camarade bourgeois – Renaud – 1975

Renaud a toujours été un rêveur, s’enflammant pour les grandes causes, tout en tombant follement amoureux de sa première femme, Dominique, au Café de la Gare (qu’il pique au passage à Gérard Lanvin) et en rêvant de lui faire des enfants. De cet amour fou, naîtra Lolita, rendue célèbre dans la chanson Morgane de toi.

Mais plus que le Renaud des derniers albums, plus noir et désillusionné (Mistral Gagnant avec « Fatigué »-1986), c’est le Renaud des débuts que je préfère. Celui qui chante « Laisse béton » ou « Hexagone« , retraçant dans ses textes ses colères, ses coups de gueule et décrivant le premier les banlieues et le mal-être de la jeunesse. (suivi de près par Daniel Balavoine) Celui aussi qui dénonce les méfaits de la cocaïne dans la si belle chanson « La blanche », en 1981.

T’as p’t’être raison j’te parle comme un vieux con
Mais j’suis un vieux con vivant j’ai la gaule j’suis content
Toi t’as les boules moi j’ai la frite
C’est pas du Bashung non mon pote c’est du Nietzsche
Toi tu t’fais une ligne moi j’bois une bibine
Pendant qu’tu t’dopes j’fume mes deux paquets d’clopes
Chacun son trip chacun son flip
Toi c’est pas souvent qu’t’as des parties gratuites
J’préfère t’laisser tout seul sur ta branche
Avec la blanche

La blanche – Renaud – 1981

1981 est également l’année de la chanson « Mon beauf« , dans laquelle Renaud tire à bout portant sur l’image du beau-frère macho, la violence familiale, et l’inculture. Reprenant l’image inventée par Cabu dans la décennie précédente, il se met à dos la France Miterrandienne après avoir secoué celle de Giscard. Mais ses mélodies entraînantes et son verbe incisif font un tabac dans la jeunesse. Renaud devient le symbole d’une jeunesse qui veut perpétuer mai 68, ne voyant pas bien où va mener cette guerre froide qui s’enlise entre le bloc soviétique et le paradis du capitalisme qu’est l’Amérique.

En 1982, Renaud décide de prendre le large avec Dominique et Lolita. Il se fait construire un voilier, avec les yeux brillants d’un gamin. Souffle encore dans son regard le vent du rêve et l’espoir d’un monde meilleur. Il naviguera durant six mois, mais l’expérience sera finalement peu concluante, sa famille ne supportant pas les contraintes de la vie sur l’eau. Il en tirera néanmoins le magnifique « Dès que le vent soufflera« .

« C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme »
Moi la mer elle m’a pris
Je m’souviens, un mardi

J’ai troqué mes santiag’
Et mon cuir un peu zone
contre une paire de dockside
Et un vieux ciré jaune,

Dès que le vent soufflera – Renaud – 1983

En 1983, dans un sous-entendu tendre envers Mitterrand, qu’il rencontrait régulièrement, Renaud invite le président à venir manger des nouilles avec lui et fumer un pétard dans la version revisitée de Déserteur. (Boris Vian- 1954) A cette époque, il a encore du mal à abandonner les rêves hippies des communautés des années 70.

Cependant, d’autres désillusions l’attendent, personnelles ou plus politiques.

Episode moins connu, la tournée de Renaud en URSS en 1985 le secoue encore plus violemment que son échec de vie maritime.

En août, contacté par le Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, Renaud part donner une série de concerts à Moscou, en URSS. Séjour encadré mais globalement positif, Renaud se réjouissant d’affronter un public non francophone, jusqu’à l’incident du parc Gorki : devant dix mille personnes (triées sur le volet), Renaud entame sa chanson pacifiste Déserteur. Des projecteurs éclairent soudainement les gradins, trois mille spectateurs se lèvent en même temps et quittent la salle39. Incident prémédité, probablement par une faction dirigeante peu encline à cette ouverture vers l’Occident, dont Renaud, fils de communistes fervents, sort profondément blessé13. Ce séjour soviétique modifie sa vision du pays et lui inspire la chanson Fatigué (paru ensuite dans le futur album Mistral gagnant) qu’il avait ébauchée le jour même devant l’hôtel Ukraine16. Épuisé moralement et physiquement, il quitte l’URSS pour l’enregistrement de son album suivant à Los Angeles.

WIKIPEDIA – Renaud

Renaud est en colère et blessé après cet épisode. Malgré le fait qu’il soit en froid avec le PCF, il décrète, les larmes aux yeux, qu’il ne pourra pas rapporter cet incident et l’encadrement policier continu, aux camarades Français, pour ne pas leur ôter leurs illusions.

Pour la première fois, le chanteur est atteint. Il ne sera plus jamais le loubard blondinet et rêveur de ses débuts. Quelque chose s’est cassé et ne renaîtra plus.

renaud-voyou

En 1986, il chante une de ses chansons les plus tristes et les plus belles, à mon avis.

Jamais une statue ne sera assez grande
Pour dépasser la cime du moindre peuplier
Et les arbres ont le cœur infiniment plus tendre
Que celui des hommes qui les ont plantés

Pour toucher la sagesse qui ne viendra jamais
J’échangerais la sève du premier olivier
Contre mon sang impur d’être civilisé
Responsable anonyme de tout le sang versé

Fatigué, fatigué
Fatigué du mensonge et de la vérité
Que je croyais si belle, que je voulais aimer
Et qui est si cruelle que je m’y suis brûlé
Fatigué, fatigué

Fatigué – Renaud – 1986

Et aussi « Triviale poursuite« 

Question d’histoire d’abord :
Où est la Palestine ?
Sous quelle botte étoilée ?
Derrière quels barbelés ?
Sous quel champ de ruines ?
Question d’histoire encore :
Combien de victimes,
Combien milliers d’enfants
Dans les décombres des camps
Deviendront combattants.

Triviale Poursuite (clip)- Renaud – 1988

La suite a été largement relayée par les médias, Renaud étant désormais, malgré ses engagements toujours entiers, un chanteur au succès incontestable. Embarqué dans les démons de l’alcool pour noyer une sensibilité que rien n’arrive à combler, s’ensuit une longue errance dans les alcôves de la Closerie des Lilas, entre 1995 et 2002.

En 1999, il est quitté par Dominique, qui ne supporte plus ses excès. Mister Renard reste seul, avec ses démons et ce monde qui ne ressemble pas à celui qu’il avait dans la tête à 15 ans. Comme tous les poètes, Renaud a le cœur trop pur pour surmonter toutes les déceptions liées à ses engagements, le vide affectif, les deux guerres du Golfe, qui lui rappellent la guerre du Vietnam et la politique qui n’a rien appris depuis l’ère Pompidou.

Il renaît pourtant, contre toute attente en 2002, grâce à une femme, Romane Cerda, qui lui donne un fils et l’envie de chanter de nouveau. Il retourne en cure, coupe ses cheveux et sort un album magnifique intitulé Boucan d’enfer.

Mes chansonnettes qui évoquent un chagrin d’enfer, Boucan d’enfer…

Aujourd’hui j’ai une patate d’enfer !

…La vie ça change, les chansons ça reste…

Prélude d’un concert de Renaud pour sa tournée Boucan d’enfer – Mister Renard – 2002

Le bonheur ne durera pas. Renaud est désormais fait pour la haute mer, il n’arrive plus à se débarrasser de sa tristesse et reprend l’alcool.

Depuis son divorce en 2011, il a, d’après les médias, replongé dans le noir.

A nouveau, le chanteur s’abandonne au spleen et au mal de vivre, nous apprend Paris Match en juin 2014.

Voilà pourquoi sans doute, j’ai toujours été touchée, comme tant d’autres, par les chansons de Renaud : parce qu’elles étaient terriblement sincères. Si sincères d’ailleurs, qu’il n’arrive plus à surmonter la nostalgie d’un monde meilleur.

Mais l’espoir a vécu, comme l’envie de chanter.

« Ne cherchez pas d’explications. J’ai du mal avec la vie. Point final » Paris Match – 2012

Pour un peu, cela rappellerait cet autre poète, Christian Bobin, qui écrit :

« Je ne suis pas fait pour ce monde-là. Peut-être serai-je fait pour le suivant… »

Quel dommage que les êtres les plus sensibles soient ceux qui s’enfuient le plus du monde, quand il y a tant encore à rêver… Un monde sans rêveurs est un monde qui ne progresse plus.

Mais peut-être Renaud nous fera-t-il la surprise d’un nouveau come-back. Renaud, si tu nous entends…

PS : de nombreux lecteurs de Light up my mind ont partagé avec nous notre passion pour Renaud et il semblerait qu’il nous ait entendu. Son come-back en 2016 avec de nouvelles chansons nous fait chaud au cœur. Bon vent à toi l’ami et bon retour parmi nous.

Pour le plaisir, écoutons « Toujours debout », son clin d’œil aux paparazzi et autres Cassandre qui ne l’ont pas épargné dans les périodes difficiles. https://www.youtube.com/watch?v=hT1T2D_s_Us&feature=youtu.be

Et lisons aussi son autobiographie, Comme un enfant perdu, dans laquelle Renaud se livre avec pudeur sur son parcours. On le découvre sensible et vrai, comme on l’aime.

Christèle

En attendant, une petite dernière pour la route.

J'étais tranquille j'étais peinard
Accoudé au flipper
Le type est entré dans le bar
A commandé un jambon beurre
Et y s'est approché de moi
Et y m'a regardé comme ça:

"T'as des bottes
Mon pote
Elles me bottent
J'parie qu'c'est des santiags
Viens faire un tour dans l'terrain vague
J'vais t'apprendre un jeu rigolo
A grands coups de chaines de vélo
J'te fais tes bottes à la baston"

Moi j'lui dis: "laisse béton"

Laisse béton - Renaud - 1977
https://www.youtube.com/watch?v=I2ynYHbu0pI

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6 réflexions sur “Ode à Renaud

  1. Bien bel hommage à cet homme simple et complexe qu’est ce grand poète dont nous attendons impatiemment le retour dans nos foyers.

  2. Merci. Très bel article, très émouvant et qui donne envie de redécouvrir l’artiste en s’intéressant à sa profondeur d’âme. Ce soir au réveillon, je passerai quelques une de ses chansons pour partager le plaisir que j’ai eu à le (re)découvrir.

  3. Très touchant ce billet sur le chanteur Renaud . Une carrière extraordinaire menée avec une décontraction et un panache inouïe depuis 40 ans à présent . Il a fait bouger la France des années 70 et 80 (avec Daniel Balavoine et Coluche pour l’humour ) . Ses tubes résonnent encore dans toutes les têtes que ce soit « Laisse béton », « Dès que le vent soufflera » ou encore « Marche à l’ombre ».Un personnage plus complexe qu’il n’y parait que vous avez fort bien décrit . Son retour est , je crois , fort possible: Renaud c’est un Phénix !

  4. Merci à tous d’avoir partagé ces quelques lignes et d’avoir pensé à Renaud le temps d’une lecture. J’espère qu’il renaîtra comme le dit Jerry. Notre société a mal à ses poètes… Il faut les aimer et les écouter. Ils ont beaucoup à nous dire.

  5. Merci pour ce très bel article qui m’a permis de découvrir la vie de ce chanteur que je ne connaissais qu’à travers ses musiques.

  6. Bravo Christèle, je suis fan de Renaud depuis toujours, ce documentaire était effectivement très bien fait et m’a rendue nostalgique. Il a fait un super album pas très connu mais qui lui va à merveille de veilles chansons françaises: « du gris » , « tel qu’il est il me plait », « mon amant de la st jean »…
    au plaisir de l’entendre à nouveau..Magalie

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