Qui a mangé l’étiquette ?

Au départ, c’est une histoire assez banale. L’histoire d’un sandwich jambon-beurre, d’un steak-frites ou d’un hamburger. La pièce maîtresse ? Un bout de viande qui met l’eau à la bouche et rassasie. Dans les décombres de l’après-guerre, le peuple était affamé, amaigri et carencé. Alors on n’a rien trouvé de mieux que de booster la production laitière et la production de viande. Qu’on se souvienne des grandes campagnes de communication, entre publicité et propagande, au début des Trente Glorieuses. Et au passage, dans une optique d’optimisation, on a même recyclé les laitières en fin de course, en steaks hachés et autres produits dérivés. Quelle créativité !

La course aux rendements a donné des idées d’innovation, dans un secteur agricole caractérisé par son conservatisme, donc sa résistance au changement. C’est alors que les farines animales ont débarqué, dans un flou artistique le plus complet. Car pour faire avaler la pilule aux paysans, il a fallu leur promettre la lune et passer sous silences les éventuelles conséquences d’une telle alimentation sur leur bétail – mais aussi sur leur métier (fonctionnaire indirect de Bruxelles ou entrepreneur libre ??), leur environnement, leur terroir. Depuis les laboratoires d’agronomie en passant par la Commission Européenne et la fameuse PAC aux visées productivistes, jusqu’aux syndicats professionnels dominants et aux organismes de formation, tout ce petit monde agricole semble s’être rangé derrière un puissant lobby. Un lobby qui a lui-même suivi le dogme, la « vache sacrée économique » du toujours plus. Jusqu’à ce qu’éclatent quelques crises alimentaires, notamment celle d’une autre vache, folle celle-là ! Des bugs qui ont fait dire « merde », on a un « problème » ! Jusqu’à ce qu’un gouvernement tout entier tente de « sauver les apparences » tout en faisant le dos rond, solidaire avec d’autres puissants pris en flagrant-délit de laisser-faire et d’irresponsabilité.

Selon une logique implacable, qui veut qu’il n’y a pas de problème, mais que des solutions (la devise de bien des marchands technophiles), on s’est contenté de changer quelques ingrédients de ces fameuses farines alimentaires et autres préparations pour troupeaux. Car on n’allait tout de même pas faire « machine arrière » et remettre les bêtes au champ ! Aujourd’hui, chaque exploitant agricole sait bel et bien ce qu’il achète. Il suffit de lire, c’est écrit sur l’étiquette : composition, provenance, qualités nutritionnelles, etc. Mais comme par miracle, une fois la farine ingurgitée par l’animal, c’est « rideau » ! Disparue l’étiquette. L’animal l’aurait-elle mangée ? Sale bête !! Difficile traçabilité, ici en Europe… et ce serait pire outre-Atlantique, au pays de Mc Do.

steack_hache_etiquette

Bien sûr il ne faut pas prendre les Français (ou les Européens, ou les Américains…) pour des veaux. Un je ne sais quoi nous fait dire que l’on nous cache quelque chose. « A l’insu de notre plein gré ». Car comme toujours, lorsqu’un industriel a quelque chose à se reprocher, il fera tout pour garder certains secrets. C’est le cas par exemple pour un ingrédient phare, que l’on retrouve plus ou moins directement dans nos assiettes, à longueur de journée. Cet ingrédient se nomme soja. Une jolie petite graine toute ronde qui sert à la nourriture animale, hommes compris. Une merveille de la nature, un concentré de protéines. Ah, les protéines… c’est vital.

Comme pour se débarrasser de cet ennuyeux problème, nous avons botté en touche et sous-traité une très grande partie de la production de soja à des pays situés loin de chez nous. C’est une des beautés de l’OMC et du libre-échange poussé au maximum. Au fond, qui se soucie de l’origine et de la qualité de ces petites graines de soja ? Pourvu qu’on en ait autant que de besoin, et pas trop cher ! C’est en Argentine et au Brésil que sont cultivées ces graines, majoritairement brevetées et de type transgénique. Et agrémentées de moults herbicides… jusqu’à ce que les mauvaises herbes (ou advantices) ne deviennent résistantes. Mais ça ce n’est pas – a priori – notre problème ! Après tout, les Argentins et les Brésiliens savent ce qu’ils font. Alors qu’ils assument si leur sol devient improductif et pollué pour longtemps. Idem pour la santé de leurs pauvres paysans, à la naïveté sans faille ou presque.

Parallèlement à ce grand mouvement concentrationnaire, mêlé d’exode rural et du développement de l’agro-industrie, partout dans le monde, il demeure des poches de résistance. Des petits ou des grands révolutionnaires, sous forme coopérative, qui ont décidé de s’unir pour s’approvisionner localement en nourriture animale, pour une agriculture raisonnée (voire bio). Et qui évidemment souhaitent valoriser leur travail et celui de leurs collègues (sinon à quoi bon ?) en vendant en circuit court des produits de meilleure qualité et certifiés. Ce sont eux les « petits malins ».

Ceux-là n’ont pas encore mangé l’étiquette. Ils prennent très au sérieux leur santé, celle de leurs clients-concitoyens et celle de leurs terroir. Et renouent finalement avec une grande tradition millénaire ! Alors bien sûr, ils font penser à une tribu gauloise, clairsemée au sein de l’Empire romain. Mais ils sont volontaires et portent en eux la confiance de leurs clients de proximité. Et plus globalement, ils symbolisent un espoir pour le monde entier, de New York à Pékin.

Laurent

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