Tous gagnants : une utopie ?

Précédemment nous avions abordé la théorie des jeux au travers de l’équilibre de Nash. On distingue souvent les relations humaines, et notamment les négociations, au travers du prisme « gagnant-gagnant » ou « gagnant-perdant ». Approche conflictuelle, où s’exprime pleinement le rapport de force, ou approche coopérative, où s’exprime l’écoute active et la volonté que chacun y trouve sincèrement son compte. Utopie ??

Souhaitant prendre un peu de recul sur le temps court et la dictature du quotidien, on doit s’efforcer d’avoir une approche holistique de la vie. Si l’on se penche sur le sort de notre planète et de ses habitants, quel accord peut-il à la fois assurer l’harmonie et la pérennité de notre monde ? Si l’harmonie passe par la suppression des inégalités (le social « gagne ») n’est-ce pas automatiquement, fatalement la pérennité économique qui « perd » ? Ou inversement, comme la mondialisation l’a révélé, si la croissance mondiale se produit (hausse mesurée des PIB, l’économie gagne) cela ne se fait-il pas au détriment du social (inégalités en hausse, effets collatéraux sur la santé, dégradation de l’éducation des jeunes générations) ? D’où l’impatience des réformateurs du PIB, inspirés par l’exemple bhoutanais. Alors nous voilà bloqués dans une approche conflictuelle : si untel gagne, l’autre perd !

Les fatalistes diront qu’il y a toujours des gagnants et des perdants. Gagnent, du moins à court terme, ceux qui s’élèvent dans la richesse matérielle ou qui par hasard gagnent au loto. LBalance équilibreà où l’immense majorité, du moins en Occident, ne font que perdre depuis plusieurs décennies (au loto ou en pouvoir d’achat). C’est encore vrai à l’échelle des villes ou des états. Certaines villes « s’en sortent mieux » là où d’autres s’enfoncent dans la médiocrité. Idem à l’échelle des états. L’Europe représente une mosaïque de pays, dont certains semblent mieux s’en sortir (pays du Nord) là où d’autres s’enfoncent dans la débâcle économique et sociale (pays du Sud). Certains ont bradé leur protection sociale sous la pression de la doctrine libérale (dérégulation à tous les étages) là où d’autres ont encore préservé des amortisseurs sociaux. Au fond, depuis la Cigale et la Fourmi ou le Lièvre et la Tortue, il y a toujours eu des gagnants et des perdants ! Et de la Fontaine de moraliser sur le vice et la vertu. Et la plupart des journalistes d’enfoncer le clou soit au sujet d’une personne, d’une ville ou d’un état. Histoire de vendre un peu plus de sensationnel.

Loin des sentiers battus du médiatiquement correct, quelques radicaux nous plongent dans les abîmes du complot organisé par les hautes sphères médiatique, politique et économique. Selon cette optique conspirationniste, la victoire par ko des comploteurs sur les pauvres hères que nous sommes tous, en majorité, est rendue possible grâce à un préalable : le triomphe de l’économie financière mondialisée sur toutes les autres sphères. Ainsi les médias ne seraient plus, depuis belle lurette, qu’un pantin manipulé par le grand capital et le pouvoir central. Le journalisme indépendant aurait quasiment disparu, un peu comme certaines espèces vivantes qui formaient jadis la biodiversité. Non pas par faiblesse ou manque de courage professionnel, mais par manipulation insidieuse. Quant à la politique, ce ne serait qu’une mascarade inutile, un opiacé moderne voire carrément une tentative réussie d‘anesthésie générale. Et la démocratie, une farce. De quel bord qu’il soit, le pouvoir national, la souveraineté n’a jamais été aussi faible. Et plus le pouvoir est faible, plus il crie fort qui le retour de la croissance, qui l’inversion de telle ou telle courbe ! « Tout se décide à Bruxelles » entend-on dire. Dans ces fatales conditions, le modèle « gagnant-perdant », semble la seule issue possible ! Les happy few winners, numériquement marginaux, se trouvant bien sûr au sommet de la pyramide.

Plus complexe, a priori inatteignable, voici l’accord gagnant-gagnant. Non, vous ne rêvez pas ! Difficile à atteindre dans le monde du business. Client lésé ou fournisseur insatisfait, l’un doit gagner la négociation, l’autre la perdre. Incertain aussi en politique locale, nationale ou internationale. Et souvent hélas, le dogmatisme syndical de torpiller tout espoir d’accord gagnant-gagnant.
Le monde actuel a connu ses « grands gagnants » . Hier Nokia, aujourd’hui Apple ou Samsung. Mais pour combien de temps et à quel coût social, sanitaire et environnemental ? Jadis l’Europe et l’Amérique ont largement gagné, aujourd’hui laissons place à l’Asie, demain à l’Afrique ? Brundtland et son développement durable avait, il y a bientôt trente ans, parié sur un rapport un peu fou où tout le monde gagnerait. Oui, tout le monde ! Entendre l’économie (prospère, croissante), la société (éduquée, employée, en bonne santé…) et l’environnement (car nous ne vivons toujours pas, contrairement aux tomates, hors-sol).

Trente ans plus tard, le vieux modèle gagnant-perdant a de beaux restes. Et si tant est que le monde soit déjà entré en transition (vers où, d’ici quand… cela reste flou), cet état passager dans lequel nous sommes comporte son lot de résistants au changement. Pas quelques maquisard esseulés. La résistance s’organise autour du pouvoir en place et de l’asservissement populaire. Rien d’étonnant à ce que les plus grands pouvoirs économiques soient très proches des plus grands pouvoirs politiques. Allons-voir du côté de Davos pour s’en convaincre. Qui se ressemble s’assemble. D’où aussi le pouvoir des lobbies de Bruxelles à Washington. Mais des failles existent, tant les intérêts du monde économique ne convergent pas systématiquement. Tant la nouvelle génération d’entrepreneurs exprime de nouvelles aspirations. Ainsi le fabricant de matériaux isolants innovants n’aura-t-il pas tout à fait – euphémisme – le même intérêt en matière de changement (objectifs, vitesse, modalités, aides financières) que le producteur (peu innovant) de pétrole ou le fabricant (peu innovant aussi) d’automobiles. Ainsi le fournisseur d’électricité n’aura-t-il pas le même intérêt que le fournisseur d’hydrogène ou de pile à combustible, etc.

L’énergie et l’alimentation sont deux piliers sans quoi rien n’est possible. Sauf à revenir au temps du Paléolithique. Et certains de pressentir le grand retour du mode de vie nomade, si longtemps négligé, façon tribus mongoles ou indiennes. Et si le rabotage de l’ambition européenne n’était que le chant du cygne d’intérêts économiques essouflés qui, invariablement, glisseraient vers leur propre perte ? Un signe de plus de leur dépassement, leur obsolescence ? Tardant à se diriger vers un modèle alimentaire ou énergétique alternatif, pour pérenniser ces deux piliers vitaux. Et si tous ces braves gens (car ne doutons point de leur bravoure) n’avaient tout simplement pas saisi le sens de la démocratie participative, l’importance des initiatives locales et du dialogue sur le terrain ? Peut-être les craignent-ils tant qu’ils s’acharnent dans le déni, avec l’autorité issue d’une autre époque. Et s’il avaient simplement, par négligence, sous-estimé la force d’Internet et le pouvoir diffus des villes et des régions ? Vers un rééquilibrage du rapport de force. Alors, qui va gagner, qui va perdre ?

Laurent

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Une réflexion sur “Tous gagnants : une utopie ?

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