Le Gai Laboureur : un mythe ?

Robert Schumann n’imaginait sûrement pas que près de 150 ans après son Gai laboureur, Lydia et Claude Bourguignon, ainsi que d’autres chercheurs en agroécologie, viendraient mettre à mal l’idée reçue selon laquelle il faut labourer le sol pour augmenter le rendement des cultures.

Et pourtant, depuis les années 70, le mouvement ne cesse de prendre de l’ampleur.

nature bourguignon

Des personnages emblématiques comme René DumontPierre RabhiMarc DufumierDomique Soltner et quelques autres ont promu une vision à la fois agrosystémique et écosystémique de l’agriculture, prônant le respect de la nature et intégrant les dimensions économiques aux approches sociales et politiques d’une agriculture mieux intégrée dans la société. (Wikipédia)

L’agriculture n’existe que depuis 6 000 ans ; auparavant, l’itinérance des hommes faisait d’eux de simples chasseurs-cueilleurs, prélevant dans la nature ce dont ils avaient besoin. Mais les siècles de famine et surtout le bouleversement de la révolution agricole, ont conduit les hommes à retourner la terre et à la labourer de plus en plus profondément. Dès le démarrage de l’agriculture, ils ont en effet dû lutter contre l’ennemi : les mauvaises herbes…

Mais le sol est une matière complexe, vivante, habitée, qu’il faut protéger si l’on ne veut pas en perdre toute la capacité créatrice. Lorsque le sol n’est plus vivant, l’eau ne rentre plus dans la terre et se déplace, créant une force érosive maximale.

Après la seconde guerre mondiale, les agriculteurs ont été sollicités pour nourrir la population et contribuer au baby-boom. La solution proposée par les ingénieurs agronomes de cette époque, a consisté à introduire du nitrate dans les sols, après observation que les rendements augmentaient sous cette influence. Malheureusement, et nous devions l’apprendre à nos dépens, à moyen terme, le nitrate appauvrit le sol, ce qui conduit à mettre davantage d’engrais, pour entrer dans la course folle que nous connaissons bien. Egalement, sans la faune (les petits vers de terre) qui l’assouplit, le sol est devenu dur et compact. La solution aurait été de remettre des matières organiques dans le sol, mais le choix qui a été fait dans les années 60 a été celui de la mécanisation massive, afin de labourer plus profond et de casser la croûte du sol, formée par l’abus du nitrate. L’abus d »irrigation a également brûlé la matière organique. La faune ne pouvant plus se nourrir, s’est déplacée vers des contrées plus clémentes.

Mais au fait, comment se constitue un « bon » sol ?

Les arbres produisent une sorte de litière sur le sol, grâce aux différents déchets qu’ils produisent. Les champignons transforment ensuite cette matière organique en humus, que les bactéries minéralisent. Cet humus nourrit les racines des arbres qui vont également sur les roches enfouies, les attaquent avec des acides pour les transformer en argile. Les vers de terre et autres habitants sous-terrains, remontent les matières vers la surface, par leurs excréments, contribuant ainsi à aérer le sol et enrichir la première couche de terre.

Le labour et l’irrigation intense causent des dommages irréparables dans le sol, en détruisant les matières organiques et en érodant le sol, qui perd ainsi l’argile et le calcaire, dont le rôle est de garantir la cohérence des sols. Les matières organiques partent dans les cours d’eau, et les sols s’appauvrissent.

Et au niveau des aliments ?

Les aliments ont perdu une bonne partie de leurs vitamines et des oligo-éléments. Par exemple, entre 1973 et 2000, le fer a baissé de 28 % et le sélénium de 36 %, dans le blé cultivé.

D’ailleurs, la presse grand public se fait l’écho de ces analyses, sans forcément argumenter sur les raisons qui ont conduit à cet appauvrissement des produits issus de l’agriculture. Comme on peut le voir, le constat est essentiel mais insuffisant :

Depuis 1950, des chercheurs mesurent le contenu nutritionnel de l’alimentation. À côté des glucides, protides et autres lipides, la présence de micro-nutriments – vitamines, minéraux, oligo-éléments, acides gras et acides aminés – est indispensable à notre santé. Or dans les années 1950, manger une banane, une orange et une pêche,suffisait à pourvoir les « apports journaliers recommandés » (AJR) d’une personne en vitamine A. Aujourd’hui, vu les teneurs en nutriment, il faudrait 5 bananes, 10 oranges, et 26 pêches pour avoir sa dose de vitamine A ! C’est ce que révèle une étude menée au Canada en 2002 et publiée par le premier quotidien du pays, The Globe and Mail, et la chaîne de télévision CTV News. Cette étude compare les tableaux de nutriments publiés à différentes époques, avec les taux de vitamines et minéraux contenus dans 25 fruits et légumes. Bastamag.net

Mais alors quelles solutions ?

L’agroforesterie consiste à ramener l’eau et la faune dans le sol, en plantant tout simplement des arbres autour des cultures ou en plantant carrément ces cultures dans des clairières.

agroforesterie

Abandonner le labour… Ah, les concours de labour, les démonstrations de force contre la nature ! 🙂 C’est toute une mythologie qui s’effondre avec les chercheurs en agroécologie.

Et comment semer ?

Lydia et Claude Bourguignon recommandent aux agriculteurs de ne plus enfouir leurs semis et de ne plus labourer, c’est à dire semer sans toucher au sol avec une roue semeuse ou un disque qui permet de faire une fente d’y mettre la graine, avant de refermer.

roue semeuse

Egalement, ils conseillent de ne moissonner que les épis du blé, par exemple, et de laisser la paille, pour ne jamais laisser le sol nu. Entre chaque culture, il est nécessaire de semer des plantes intercalaires, c’est à dire  le semis de deux types de plantes ou plus ensemble dans un même champ.

On peut avoir recours à la culture intercalaire pour les engrais verts alors que différentes plantes apporteront au sol des éléments variés : les légumineuses pour l’azote et les céréales pour la matière organique. On peut également cultiver ainsi des plantes données en fourrage vert : un mélange de pois et d’avoine fournit un aliment très nutritif. Les cultures intercalaires peuvent également servir à produire du grain, si le mélange est bien assorti. Pour pouvoir se récolter ensemble, les espèces doivent avoir besoin du même nombre de jours avant d’atteindre la maturité, se moissonner avec le même degré de facilité et nécessiter la même taille de tamis et vitesse de rotation. http://www.organicagcentre.ca/

Il est également possible d’écraser au rouleau les cultures intercalaires et semer ensuite sur le sol qui est ainsi couvert, la nouvelle culture. Les graines sont protégées et la pousse se fait à l’abri du couvert, qui doit être suffisamment important pour empêcher la prolifération du chardon, ou autre mauvaise herbe. Cette technique s’appelle le semis sous couvert.semis sous couvert

Evidemment, ces techniques sont gourmandes en main-d’oeuvre et force est de rappeler qu’entre les années 50 et aujourd’hui, la France a perdu 90 % de ses agriculteurs.

Alors, ne serait-il pas temps de s’interroger sur la pertinence d’un retour à la terre et de privilégier ces formations complexes dans notre système éducatif ? Etre agriculteur n’est pas une mince affaire, et cela devrait être valorisé dans notre économie. L’agroécologie utilise moins de tracteurs puissants, de carburant et d’engrais… alors pourquoi attendre pour changer ?

On ne peut faire l’économie d’un questionnement global sur les conséquences de la PAC (Politique Agricole Commune), sur l’influence des grandes entreprises œuvrant dans le secteur des engrais ou des appareils mécaniques, et sur l’influence des lobbies.

Mais les sols n’attendent pas : il est urgent d’agir.

Peut-être retrouverons-nous enfin le goût des fraises de nos grands-parents ?

Christèle

Pour aller plus loin :

Vous pouvez consulter les conférences des Bourguignon et venir les écouter, comme nous l’avons fait avec Laurent, à l’occasion du Salon de l’alter-écologie Primevères de Lyon. 

http://www.lams-21.com/artc/LAMS/1/fr/ le laboratoire d’analyse des sols de Lydia et Claude Bourguignon

http://www.bastamag.net/Faudra-t-il-bientot-manger Faudra-t-il bientôt manger cinquante fruits et légumes par jour ?

http://www.agrireseau.qc.ca/grandescultures/documents/JMR_MAPAQ_final.pdf L’intérêt des plantes intercalaires et du semis sous couvert

http://www.agoravox.tv/actualites/societe/article/changer-l-agriculture-avec-pierre-42873 Interview de Pierre Rabhi

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6 réflexions sur “Le Gai Laboureur : un mythe ?

  1. Très intéressant mais attention à ne pas passer d’un extrême à l’autre, il y a des actions simples à mettre en œuvre :
    – rotation des cultures, mixages des plantes au sein d’une même culture
    – enfouissement humus, pailles, déchets végétaux…
    – travail du sol « léger »
    – désherbages mécaniques
    – irrigations « légères » et directes par Plant.

    Enfin beaucoup de bon sens avec des prix Européens rémunérateurs pour assurer un futur tant aux producteurs qu’aux consommateurs.

    • Merci pour cet apport ! Le bon sens s’observe aussi au quotidien, lorsqu’on quitte les champs immenses et parfois déshumanisés de certaines campagnes pour revenir là où l’homme et la nature cohabitent au quotidien : les jardins publics ou privés en zone urbaine ou périurbaine, parcs et autres « espaces verts » (amusant de penser que la nature, si elle pouvait parler, nommerait nos villes « espaces gris avec un peu de vert »). Dès lors que notre cohabitation homme-nature a lieu, nous finissons par nous efforcer de « lâcher prise ». Alors nous laissons presque spontanément la végétation s’exprimer, le brassage de la biodiversité revenir, les produits phytosanitaires reculer. Et notre attirance vitale pour le vert, donc le vivant, de revenir en murs végétaux, toitures végétalisées, ronds-points fleuris et autres couloirs de tram engazonnés. Enfin les marchands du temple jardinier l’ont bien compris, le marché est juteux et les pratiques d’évoluer du « phyto » conventionnel au « bio » comme l’a fait Botanic.

    • @ Bernard : C’est tout à fait juste. Avis partagé. Il y a beaucoup à faire pour revenir à plus de simplicité et de respect des terres, mais ce n’est pas très compliqué. Il faut surtout retrouver le bon sens.
      En tout cas, il ne faut pas hésiter à venir écouter les conférences du Salon de l’alter-écologie Primevères de Lyon l’an prochain, il y a plein d’autres conférenciers tous aussi passionnants et un public motivé. C’est très rafraîchissant !

  2. Pingback: Que reste-t-il du 11 septembre ? | light up my mind

  3. Pingback: Une vie sans ailes | light up my mind

  4. A reblogué ceci sur light up my mindet a ajouté:

    A l’heure où s’ouvre la COP 21, il est plus que jamais d’actualité de s’intéresser à l’agroécologie. Avant même la pollution de l’air par les activités humaines et industrielles, il est urgent d’agir sur la pollution liée à l’élevage intensif. L’occidentalisation du mode de vie conduisant l’ensemble du monde à augmenter sa consommation de viande, nous atteignons les limites d’un système que personne dans les pouvoirs publics ne pense à dénoncer, mais l’élevage reste l’une des principales sources de pollution. Egalement, le labour et l’agriculture intensive ont pollué et appauvri les sols, rendant les cultures incapables de se passer de produits chimiques, qui entretiennent justement cet appauvrissement. La COP 21 devrait être l’endroit pour se poser les bonnes questions, mais il n’est pas certain que ces intentions soient dans le texte expurgé, proposé aux pays participants, afin de se mettre d’accord sur au moins quelques principes. Il est donc essentiel de continuer à se faire entendre sur des sujets aussi cruciaux. Le climat nous appartient à tous et les solutions existent, mais il faut donner la parole à ceux que l’on n’entend que très peu dans le fracas de cette conférence ultra-médiatique.

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